La crise des urgences s’enlise

Après plus de trois mois de crise, le nombre de services des urgences en grève ne cesse d’augmenter pour atteindre une petite centaine le 12 juin dernier. Tandis que le Sénat a adopté le projet de loi « ma santé 2022 », les journées d’action se multiplient témoignant de l’insatisfaction persistante des soignants aux réponses apportées par Agnès Buzin.

Par Carole Ivaldi.

Visionnez ci-aprés la version intégrale de l'interview du Dr François Braun, président de Samu-Urgences de France

ou la version sous formes d'épisodes en cliquant ici.

De quelques services début mars, 95 services des urgences étaient en grève le 11 juin (1). Et d’après le Dr François Braun, président de Samu-Urgences de France et chef de service du pôle Urgences au CHR de Metz-Thionville, « de nombreux autres services des urgences sont en souffrance aujourd’hui, et pas encore en grève. La colère actuelle des services d’urgences est dramatique car elle n’a jamais été aussi importante. Elle traduit une souffrance des personnels paramédicaux et médicaux devant une perte de sens de leur métier. Cette absence de perspective, de but, entraîne une grande souffrance, ainsi qu’un épuisement liés à la dégradation des conditions de travail. »

La colère actuelle des services d'urgence est dramatique. Elle traduit une souffrance des personnels paramédicaux et médicaux devant une perte de sens de leur métier


Les principales revendications du personnel des urgences concernent le manque chronique de moyens et de personnels d’autant plus criant que le nombre de passages a doublé depuis 1996 pour atteindre 21 millions de passages en 2016 (2). Et puis les salaires sont peu attractifs au vu de la pénibilité du travail au quotidien. Les conditions de travail se sont dégradées dans de nombreux services entraînant risques de maltraitance, erreurs médicales, agressivité et montée de la violence. Le personnel en grève des urgences réclame plus de moyens : 10 000 postes supplémentaires, l’arrêt de la fermeture des lits et une hausse de salaire de 300 euros nets par mois.

Les urgences ne sont plus le service attrayant d’autrefois. Tandis qu’une partie du personnel médical et soignant porte le brassard ou la blouse « en grève », d’autres épuisés physiquement et psychologiquement sont en arrêt maladie. L’escalade s’est soldée par la réquisition de personnels soignants en pleine nuit par ordre préfectoral dans le Jura fin mai.

Les urgences : symptôme du dysfonctionnement du système de santé

Cette surcharge de travail n’est pas due à un surplus de travail de médecine d’urgence, mais à deux dysfonctionnements majeurs de notre système de santé : d’une part la gestion des patients en amont, et d’autre part la gestion en aval des urgences.

Comme le rappelle le Dr Braun, les urgences sont la vitrine de l’hôpital, et sont la jonction entre le monde de la santé libérale et le monde de la santé hospitalière. « Comme ces deux grands mondes dysfonctionnent, il y a une exacerbation de ces dysfonctionnements au niveau des urgences. Parmi les gens qui viennent aux urgences, 40 % y viennent de manière inappropriée car ils ne trouvent pas de solution ailleurs, ou parce qu’ils sont mal orientés et ont un parcours de soins chaotique. Les autres solutions seraient d’être pris en charge par la médecine générale ainsi que par la médecine spécialiste libérale. Il faut restructurer impérativement toute cette partie en amont des urgences. Certaines solutions apparaissent comme les mises en place par les CPTS, ou les plateformes Doctolib, Entr’Actes… mais c’est beaucoup trop long, car nous sommes déjà dans le mur. »

Mal orientés, parcours de soins chaotique, pas d'autres solutions... 40 % des patients aux urgences seraient mieux pris en charge ailleurs par les  médecines générale et spécialiste libérales. Cette partie en amont des urgences est à restructurer absolument.


La deuxième problématique, de l’hôpital cette fois-ci, est le manque de lits d’hospitalisation en aval des urgences. « Ces personnes-là ont eu raison de venir aux urgences, elles doivent être hospitalisées, mais on ne trouve pas de lits disponibles. Par lits disponibles, il faut aussi considérer l’aval de l’aval, c’est-à-dire les services de moyen séjour, de soins de suite qui sont notoirement insuffisants. Ce qui est dramatique est que le fait de rester dans un service d’urgences saturé, augmente la mortalité pendant l’hospitalisation. Notre nouvel indicateur « no bed challenge » qui mesure la saturation du service des urgences estime que les 180 000 « patients-brancards » par an représentent plus de morts que la traumatologie routière. C’est un véritable problème de santé publique. »

La faute à qui ?

A tout le monde ou presque, selon le Dr Braun. Les urgences ont eu tendance à accepter tous les patients, qu’ils relèvent ou pas d’une véritable urgence. Et puis la T2A a encouragé à une course à l’acte puisque multiplier les actes rapporte plus d’argent au service, et les prises en charge les plus simples sont plus rentables que les urgences graves. Les directeurs d’hôpitaux ont pour certains refusé d’assumer le problème en regardant dans une autre direction, les ARS ont préféré reporter la faute sur les directeurs d’hôpitaux, la médecine de ville a reporté la permanence des soins sur les urgences, et le citoyen a tendance à considérer les urgences comme le supermarché de la médecine …

Que faire ?

Pour réformer la désorganisation des urgences, la ministre a proposé dans sa loi « ma santé 2022 » une réorganisation globale entre hôpitaux et médecine de ville afin que celle-ci prenne en charge les « petites urgences ».

« Il faut cependant trouver une solution rapide, et éviter de commander un énième rapport » , insiste François Braun. Pour ce faire, Agnès Buzyn a nommé Thomas Mesnier, médecin urgentiste et député LaREM, et le Pr Pierre Carli, président du conseil nationale de l’urgence hospitalière, à la tête de la mission nationale des urgences, en vue de trouver des solutions concrètes et durables pour la refondation des urgences. Un rapport issu des concertations avec les professionnels devrait définir la feuille de route fin novembre prochain.

Dans l’immédiat, les soignants ne toucheront pas la hausse de salaire de 300 euros nets par mois qu’ils réclament, mais deux primes données par les établissements. Vendredi 14 juin, en réponse à la grogne généralisée du personnel des urgences, la ministre de la Santé a débloqué une enveloppe spécifique de 70 millions d’euros. D’une part, une prime de risque donnée dans certains services aujourd’hui serait revalorisée à 100 euros, et généralisée à l’ensemble des services d’urgences dès le 1er juillet : coût estimé à 55 millions d’euros. Et nouveauté, une prime de coopération de 100 euros bruts mensuels consistant à déléguer certains gestes médicaux aux infirmiers urgentistes serait instaurée dans certains services. Enfin, les 15 millions restant iront à l’embauche de personnel paramédical pour les hôpitaux sous tension lors de la période estivale.

Dix propositions issues du grand débat de la médecine d’Urgence ont été énoncées

  • Faire des campagnes d’information nationales sur le fonctionnement des structures de médecine d’urgence
  • Promouvoir la régulation médicale préalable à toute demande urgente de soins
  • Mettre en place un numéro de téléphone national unique « urgence santé »
  • Développer des alternatives aux services d’urgences pour les soins non programmés qui ne relèvent pas d’un service d’urgence : en élargissant les horaires de consultation de médecine générale ; en développant les cabinets de santé pluri-professionnels prenant en charge les soins non programmés ; en assurant la continuité des soins en EHPAD ; en développant une réponse médico-sociale d’urgence 24h sur 24 ; en s’appuyant sur les urgentistes et les généralistes pour apporter des solutions adaptées à chaque territoire.
  • Mettre en place l’exonération du tiers payant pour les urgences en cabinets médicaux lorsque le patient est adressé par la régulation médicale
  • Développer des outils de télémédecine adaptés aux structures d’urgences
  • Afficher le coût d’un passage aux urgences dans chaque service
  • Garantir la qualité des professionnels médicaux et non médicaux des structures de médecine d’urgence (Samu-centre 15, service des urgences et équipes des Smur)
  • Garantir aux structures d’urgences les moyens humains et matériels nécessaires pour assurer correctement leurs missions
  • Favoriser la démocratie sanitaire en garantissant des soins urgents justes et équitables sur tout le territoire.

 


(1) source : collectif Inter-urgences
(2) Panorama de la Dress : les établissements de santé (2018)


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par Carole Ivaldi