"Nous, les intranquilles" : les fous font leur cinéma

A l'heure, d'une crise profonde des soins de psychiatrie en France, des inititatives thérapeutiques ou de témoignages naissent ça et là qui mettent en relief l'urgence de ne pas laisser tomber ce milieu  vulnérable et peu soutenu. Immersion dans le centre d’accueil psychothérapeutique Antonin Artaud de Reims. Ce lieu en constante recherche pour le mieux-être des patients leur laisse prendre la parole grâce au 7e Art. Une thérapie sans blouse blanche et sans pyjama.

par Pascal Pistacio

PascalPistacio

"Nous, les intranquilles", un film-documentaire

Un film collectif de Nicolas Contant et du groupe Cinéma du Centre Artaud - Une œuvre participative et collective

Nicolas Contant, le réalisateur, se rend à Reims pour se mettre en immersion dans le Centre d’accueil psychothérapeutique Antonin Artaud, et ce, afin de faire un film qui témoignerait du travail tout en douceur et en liberté des soignants de l’équipe dirigée par Patrick Chemla et des soignés. Les malades se sont si fortement intéressés au projet qu’ils ont décidé, d’un commun accord avec Nicolas Contant, de faire ce film ensemble. Une œuvre participative et collective. Véritable autoportrait du centre et de ces membres.

À cœurs ouverts

Tout commence avec des Indiens. Une joyeuse bande d’adultes gambade sur la pelouse d’un parc public. La tête emplumée, certains ont quelques peintures de « guerre » sur le visage. Dans leur course, une sorte de danse rituelle : un bouche à oreille. À tour de rôle, ils se chuchotent le mot à passer dans un éclat de rire. L’image est au ralenti, la musique lancinante semble se distordre. La séquence qui suit va nous éclairer. Un homme de dos marche d’un bon pas le long d’une route. Comme il est suivi par la caméra qui le filme, les voisins qu’il croise lui demandent « Vous faites quoi ? ». L’homme explique avec un phrasé un peu lent, haché : « On fait un reportage pour le Centre Artaud, un film avec le monsieur… un film de nos activités… sur la pédagogie… on n'a pas fini… pas encore fini le montage. » Et il repart toujours souriant. Voilà, tout est dit. Les fous du Centre Artaud réalisent avec le monsieur, Nicolas Contant, un « reportage » sur eux et le centre qui héberge une grande partie de leur vie.

Portraits et autoportraits en kaléidoscope

Dans la troisième séquence, la forme qu’ils donnent à leur film s’impose immédiatement.
Une totale liberté. Les fous, veillés par Nicolas Contant, s’emparent de l’outil cinéma, instrument artistique. Ils osent tout. Les superpositions d’images, les flous, les associations d’idées d’apparence saugrenue mais justifiées par un son, un détail.
De par leur maladie, ils sont extrêmement sensibles aux fractuosités de la vie et mettent tous au pot commun cinématographique avec leurs sens à vif.
Sur les images de cette séquence leur poème est dit :

« Il y avait ce trou noir,
Ce bruit blanc envahissant qui nous rendait intranquilles.
Et la question qui revenait en boucle : un autre monde est-il possible ?

Je suis autre,
Tout comme chacun, car qui est « comme les autres » ?
Nous sommes tous autres

Je suis miroir
La folie des autres c’est sa propre folie qu’on ne veut pas voir
Nous sommes miroirs

Je suis intranquille, sans remède,
Ici entre l’infiniment grand et l’infiniment petit,
Nous sommes, nous, les intranquilles »

 Liberté, liberté chérie…

Des fou-rires, des questionnements, la maladie, l’hôpital, l’art tout est là par bribes. Kaléidoscope d’images, de sons, d’émotions, de peurs et de joies. Les patients filment les réunions d’autogestion de la vie du centre, l’équipe de joyeux lurons qui s’adonnent au jardinage et le son exécrable de la pompe à bras…

Une traversée en solitaire de Reims en tramway. Son visage en gros plan, elle regarde la ville un peu perdue, des images des gargouilles de la cathédrale en surimpression viennent « illustrer » son vague à l’âme.
En groupe ou bien unique, leur présence emplie l’écran. Mais pas de surcharge, tout est là au bon moment.
Une liberté de ton, les choses sont dites cash. « Schizophrène, parano, dépressif, ça ne se dit pas facilement. Je préférerais avoir le cancer plutôt que ça. »

L’âme du lieu

Le Centre Antonin Artaud de Reims, espace de vie ouvert, soignant et bienveillant.
Artaud dont le portrait photographique orne le site, est la figure tutélaire qui veille et inspire poétiquement ces lieux.
Antonin Artaud est en constant filigrane dans le film.
Le poète, l’acteur, le metteur en scène, le créateur a tout dit dans "Le Théâtre et son double" en inventant le concept de Théâtre de cruauté : « Théâtre qui nous réveille : nerfs et cœur », « cruauté » il faut entendre « souffrance d'exister ».
Lui qui a côtoyé les surréalistes, André Breton et le mouvement Dada, Man Ray, joué dans des films de Carl Dreyer, G. W. Pabst, Abel Gance… et qui a aussi, pour sa plus grande souffrance, bien connu les hospitalisations psychiatriques.
Il faut croire que le groupe Cinéma du Centre Artaud a hérité d’une partie des talents du poète qui a donné son nom au centre.
Voici trois documents qui « illustrent » les origines poétiques, cinématographiques et cliniques de "Nous, les intranquilles"

- Les malades et les médecins enregistrement sonore d’Antonin Artaud 1946  (5’06)
- Dadaist film de Hans Richter 1928  (6’20)
- L’étoile de mer film de Man Ray 1928  (15’50)

 

 "Nous, les Intranquilles"

Sortie : en salle mai 2018, DVD imminent

 

 

 

par Pascal Pistacio