Troisième baromètre européen du « bien vieillir »

Depuis 2014, la fondation Korian se penche sur les idées reçues des moins de 65 ans sur leurs aînés de plus de 65 ans en France, en Allemagne, en Italie et en Belgique, grâce à un baromètre IPSOS(1). Ce dernier mesure l’écart entre la réalité vécue par les seniors et les croyances des plus jeunes à leur égard, permettant de faire ressortir des pistes de travail sur les politiques à mener et les écueils à éviter.

On est vieux quand ?

Première différence qui est lourde de signification : « A partir de quel âge considère-t-on une personne âgée ? » A Partir de 70 ans pour les moins de 65 ans, contre 79 ans pour les plus de 65 ans… Presque 10 ans d’écart, ce qui résume une vision pessimiste des plus jeunes sur la qualité de vie des seniors. D’ailleurs, 80 ans est l’âge où une réelle perte d’autonomie se fait sentir pour les seniors. C’est aussi vers 80 ans que le sentiment de solitude dépasse les 20% des personnes interrogées. L’Allemagne et la Belgique sont les pays où ce sentiment de solitude est le plus bas.

"A 80 ans le sentiment de solitude dépasse les 20% des personnes interrogées"

La qualité de vie varie selon le pays

Globalement, les seniors (plus de 65 ans) vivent bien leur âge. Ils sont 74% à le déclarer, tandis que seuls 48% des moins de 65 ans le pensent. Sur cet item, au niveau européen, l’Allemagne et la Belgique ont des résultats plus élevés que ceux de la France et de l’Italie. « Des quatre pays européens pris en compte dans ce baromètre, l’Italie est celui où la qualité de vie des seniors est la moins élevée. Cependant, les Italiens sont également ceux qui ont le moins anticipé leurs vieux jours, contrairement aux Allemands qui ont adopté depuis quatorze ans une assurance sociale dédiée à gérer la dépendance », argumente Serge Guérin, sociologue du vieillissement. Il n’est donc pas surprenant de constater que les pays où les aînés se sentent le mieux considérés par la société sont l’Allemagne et la Belgique.

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Serge Guérin, sociologue du vieillissement.

Rester indépendant, au centre des préoccupations

Le bien vieillir passe par un sentiment d’utilité, et pour les seniors être utile c’est avant tout rester indépendant. L’indépendance implique une bonne autonomie, la possibilité de soutenir ses proches et d’être ouvert sur le monde. Internet fait d’ailleurs partie des facteurs primordiaux de l’autonomie et de la construction du sentiment d’utilité des seniors.

Prendre en compte l’opinion des personnes âgées

Sylvie Boissard, directrice générale de Korian, tire plusieurs grands enseignements de ce baromètre. « Tout d’abord, il faut donner l’occasion aux personnes âgées de prendre la parole sur les sujets qui les concernent, plutôt que de leur plaquer des représentations sociales erronées. C’est essentiel pour éviter des erreurs de choix politiques. Cela souligne aussi l’importance de posséder des données statistiques fiables, ce qui n’est pas toujours le cas concernant cette cible.»

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Sylvie Boissard, directrice générale de Korian

Différences de genres

Deuxième enseignement de taille : il existe de réelles différences entre les genres. Le baromètre met en évidence le fait que les femmes vieillissent beaucoup moins bien que les hommes. Est-ce par ce qu’elles vivent plus longtemps et qu’elles sont bien souvent les aidantes au sein de leur famille, aussi bien des ascendants que des descendants ? Raison pour laquelle il serait nécessaire d’accorder une attention particulière aux femmes et aux plus de 80 ans qui sont les aînés les plus fragiles et isolés.

Préserver l’autonomie en maison de retraite

Enfin, selon Sylvie Boissard, lorsque la personne âgée est institutionnalisée, il faut faire rimer vie en collectivité avec indépendance et utilité. C’est la philosophie du « positive care », où la personne n’est pas considérée comme un objet de soins mais comme actrice de sa propre vie. Les gestes du quotidien, comme faire sa toilette, s’habiller ont une importance dans l’appréciation de soi. Il faudrait notamment accompagner la vie quotidienne pour faire en sorte que les collectivités, les institutions s’ouvrent davantage sur l’extérieur. Ainsi, les deux éléments majeurs pouvant contribuer au sentiment d’utilité des personnes en maison de retraite sont de recevoir des proches et pouvoir sortir quand elles le souhaitent de la maison de retraite.


(1) Cette enquête est basée sur un échantillon représentatif de 4 025 personnes de 65 ans et plus, ainsi qu’un échantillon représentatif de 4 020 personnes âgées de 15 à 65 ans. Pour chaque échantillon, environ 1 000 personnes ont été interrogées dans chacun des quatre pays suivants : France, Allemagne, Italie, Belgique.


La Balade de Narayama

Démographie et santé.
Quelle place réserve-t-on aux personnes âgées ?
La vieillesse et la dépendance sont-elles prisent en charge par nos sociétés ?

Au Pays du Soleil levant, c’est une tradition ancestrale que de s’occuper des anciens.
Certains d’entre eux, porteurs d’un savoir particulier, sont appelés
Trésor national vivant.

Un défi pour les politiques de santé publique.Le vieillissement de la population est un enjeu du XXIe siècle pour les Japonais. 26,6 % des 127 millions d’habitants ont plus de 65 ans.On compte plus de personnes au-delà de 75 ans que de jeunes de moins de 14 ans.
Palme d’Or du Festival de Cannes 1983, La Balade de Narayama nous conte la manière dont la société rurale des montagnes ritualise la fin de vie des plus de 70 ans au XIXe siècle.

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1958, une première version cinématographique du roman de Shichiro Fukazawa, édité en 1956, voit le jour ; elle est réalisée par Keisuke Kinoshita. Un film magnifique, très stylisé. Tourné en studio avec un travail sur la lumière et la mise en scène très théâtral, proche du kabuki.
Le film ressort le 11 juillet 2018 dans une version restaurée en 4 K.
Et reste disponible en DVD.

Un remake tourné en décor naturel. 

25 ans plus tard, Shohei Imamura brise les carcans esthétiques traditionnels nippons, avec un remake tourné en décor naturel. Mais, en même temps, sa façon d’appréhender la nature reste éminemment japonaise.
Dans cette culture, l’Homme n’est pas au-dessus de la Nature mais en fait pleinement partie. Ses cycles de vie sont en harmonie avec ceux des saisons, et, de façon naturelle, aboutissent à la mort, élément indissociable du vivant.

Shohei Imamura filme les saisons, les humains et les animaux, sauvages ou domestiques, sans affect.

Il était une fois… Pas d’argent mais du troc.

Tout commence par un long plan séquence qui survole les montagnes et « dépose » le spectateur dans un petit village enfoui sous la neige.  C’est là que se niche un Japon ancestral encore vivace au XIXe siècle.
Des gens simples qui survivent au sein de la nature. Les récoltes doivent pouvoir nourrir tout le village. Pas d’argent mais du troc.

Une régulation des naissances arbitraire.

Le marchand de sel parcourt les sentiers, accompagné d’une ribambelle d’enfants qu’il « vend » pour le compte de tel ou tel villageois.
L’équilibre de la survie est précaire. Les années où les récoltes sont bonnes, on s’autorise à avoir des enfants qui deviendront des « bras » pour cultiver. On calcule donc les bouches que l’on pourra nourrir en fonction des récoltes.
Les mauvaises années, les nouveaux nés ne sont pas les bienvenus. Les garçons sont tués à la naissance et les filles sont vendues.

La légende du pèlerinage au mont Nara pose la question de la place des personnes âgées

Orin est l’héroïne de cette histoire. Elle vient d’atteindre son 70e anniversaire, l’âge où traditionnellement on doit accomplir son ultime voyage au mont Nara.
Quand on est trop vieux, il ne faut veiller à ne pas devenir une bouche inutile à nourrir.
Veuve, elle est la matriarche respectée de sa famille. Enfants et petits enfants vivent tous sous le même toit.

Préparer sa fin

Il lui reste quatre saisons avant de quitter définitivement le village. Elle s’applique à tout laisser en ordre. À commencer par trouver une femme pour Tatsuhei, son fils aîné qui est veuf. C’est lui qui, le temps venu, la portera sur son dos dans la montagne au sommet du mont Nara.

Tatsuhei respecte infiniment sa mère, mais il voudrait la convaincre de renoncer à ce « pèlerinage ». Bien décidée, celle-ci se brise les dents volontairement contre une pierre afin de commencer à moins s’alimenter.
Orin veut maitriser sa fin, rester digne et être en harmonie avec les esprits de la montagne. Elle symbolise dans cette allégorie la fin de vie « parfaite ».

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Quand la vieillesse est un naufrage.

Dans le village, un vieux voisin qui a lui aussi atteint l’âge de faire la balade de Narayama est en totale souffrance. Il a peur de mourir. Son fils le séquestre, le nourrissant à peine, attendant avec impatience la mort de son père.
Tout au long du film, ces destins se déroulent en parallèle pour distinguer ce qui est accepté de ce qui est subit de vieillesse et de la mort.

La Nature à toujours raison : Survivre ou mourir.

Le message, simple et implacable, du film : survivre ou mourir. Les serpents, les rats, les grenouilles se reproduisent et s’entredévorent. Un chasseur tue un lapin qu’un rapace lui dérobe avant qu’il ait pu le ramasser. Une famille met en péril l’équilibre alimentaire du village en volant des récoltes ; elle est alors assassinée sans état d’âme par toute la population.
Pour Imamura, tout être du règne animal, dont l’Homme fait partie, est régi par des règles identiques.

Le dernier voyage.

Comme l’enseigne la tradition, c’est en toute discrétion qu’Orin est partie, un matin d’hiver, sur le dos de son fils. Il faut qu’elle arrive au sommet quand les premières neiges commenceront à tomber.
Le trajet doit se faire sans qu’aucun mot ne soit émis. Ultime voyage initiatique.

Quand mère et fils s’approchent du sommet, ils découvrent une multitude d’ossements, restes de ceux qui sont allés au bout de leur destinée. Orin et son fils y croisent leur vieux voisin, gémissant de terreur, empaqueté dans un filet et juché sur le dos de son fils. Les corbeaux tournoient. Le vieux hurle ; son fils le jette, tel un sac de linge sale, dans une crevasse. Les corbeaux se précipitent à sa suite.

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La première neige, le dernier souffle

Tatsuhei est désespéré à l’idée de laisser là sa mère. Elle le rassure du regard, s’assoie sur une couverture dans la position de Bouddha. Les premiers flocons commencent à tomber.
Recouverte d’un manteau blanc, symbole de la pureté du passage, Orin va s’assoupir, engourdie par le froid, et rendre son dernier souffle en paix.  Si l’on suit le chemin indiqué par la légende, tout se passe simplement et les cycles de la vie continuent.

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Il faut assumer sa vieillesse

Le souffle épique de l’œuvre de Shohei Imamura envoûta le festival de Cannes en 1983.

Il faut assumer sa vieillesse, comprendre que nous ne sommes que de passage, que rien n’est pérenne.
Les jeunes doivent soutenir les anciens qui s’en vont, les générations sont comme une chaîne qui jamais ne doit se rompre…

Réalisation : Shohei Imamura
Scénario : Shohei Imamura d’après le roman de Shichiro Fukazawa
Avec : Sumiko Sakamoto, Ken Tagata, Tonpei Hidari, Junko Takada
Durée : 2h 10

par Carole Ivaldi et Mathilde Incerti