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Axer l'interprofessionnalité sur le patient améliore les soins

L’interprofessionnalité dans le domaine de la santé, est au cœur de la politique gouvernementale. Une volonté de faire en sorte que l’ensemble des acteurs concernés par la prise en charge d’un patient échangent, se coordonnent voire montent des projets en commun. Mais est-ce si facile à mettre en œuvre ? Hector Ormando, professeur de management des ressources humaines à l’EM Lyon Business School et consultant auprès de directions de grandes entreprises sur le thème du change management et du team building, nous éclaire sur la question.

Interview réalisée par Laure Martin  

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ORMANDO Hector photo cvLa question de l’interprofessionnalité est-elle si évidente à instaurer ?

La manière dont les professionnels exerçant un métier différent peuvent être amenés à travailler ensemble n’est pas unique à l’hôpital. Elle est aussi présente au sein des grands groupes. Les problématiques qui se posent sont similaires : comme chacun est dans sa logique métier, les passerelles et les synergies ne sont pas toujours évidentes, ce qui impacte directement la coopération entre les services. Dans le domaine de la santé, cette coopération entre les différents métiers est très variable d’un établissement à l’autre, mais aussi, au sein même d’une structure, d’un service à l’autre. Les ajustements interpersonnels sont très variables. Par exemple, si le cadre supérieur de santé et le chef de pôle s’entendent bien, cela peut donner lieu à de très belles coopérations alors qu’ailleurs, cela ne va pas être le cas. Cette variable est très importante. Par ailleurs, dans certaines équipes, notamment celles en pénurie de moyens, il n’est pas rare d’observer une tendance des soignants à se serrer les coudes et à mieux travailler ensemble. Néanmoins, c’est très « service » et « personne » dépendant. Pour certains, la crainte de perdre une zone d’exercice de leur pouvoir peut les bloquer et les empêcher de s’engager dans l’interprofessionnalité.

Quels sont les enjeux de l'interprofessionnalité dans le domaine de la santé ?

Pour les patients, l’enjeu est très simple : l’interprofessionnalité participe à l’amélioration des soins car les professionnels vont davantage échanger des informations le concernant, en amont et en aval de la prise en charge, ce qui participe à un partage plus riche des connaissances et à l’amélioration des soins dispenser. Il est possible d’en mesurer l’enjeu à la sortie de la prise en charge avec des mesures factuelles, objectives et subjectives sur la qualité de vie du patient. Ce dernier est vraiment au cœur du débat et des soins.
Les soignants aussi ont tout intérêt à participer au développement de l’interprofessionnalité car cela contribue à l’enrichissement de leur travail, à un élargissement de leur rayon d’actions. Leur marge d’initiatives et d’autonomie va être plus grande. J’ai déjà observé dans certains services, lors de discussions sur les budgets, les paramédicaux et les médicaux être associés au même niveau pour la prise de décisions.

Dans certains services, certains égos surdimensionnés rendent le travail en interprofessionnalité impossible. Les blocages peuvent venir des médecins comme des cadres de santé.

Comment encourager l’interprofessionnalité ?

La démarche peut être initiée par la direction mais elle doit avant tout partir de la base : des infirmières, des cadres de santé, qui se rapprochent du médecin par exemple. La direction doit donc au préalable partir d’un diagnostic de l’établissement afin de déterminer qui peut ou non travailler ensemble. Dans certains services, certains égos surdimensionnés rendent le travail en interprofessionnalité impossible. Les blocages peuvent venir des médecins comme des cadres de santé. De même que certaines personnes sont moins investies dans leur travail, et estiment ne pas avoir le temps, ne pas devoir y consacrer du temps, être déjà débordées, et ne souhaitent pas s’engager davantage.
Lorsque la direction a repéré un service ou un pôle volontaire, elle doit cautionner et supporter le mouvement en mettant à disposition des soignants du temps et des moyens, notamment budgétaires, pour établir un projet d’établissement. C’est uniquement lorsqu’il est bien ancré dans un service que son déploiement peut être envisagé. Il doit être progressif.  

Comment inculquer l’interprofessionnalité aux soignants ?

Il est indispensable que les soignants soient formés ensemble. Cela commence à l’université mais aussi lors des stages qui permettent aux étudiants de faire des liens entre la théorie et la pratique sur le terrain. Ils vont ainsi pouvoir observer, dans les services, la manière dont la coopération peut se mettre en place. D’ailleurs, le degré d’absentéisme peut être révélateur de l’ambiance dans les services et éventuellement de l’absence d’interprofessionnalité…
En dehors des formations, l’interprofessionnalité peut être impulsée d’en haut, par un tandem convaincu du côté des chefs de pôles ou même des directeurs. Cette ambition peut faire partie du projet d’établissement. Il est aussi important que les directions « célèbrent » les initiatives impulsées par les soignants lorsqu’elles fonctionnent. Elles sont de bonnes sources de motivation pour les autres services, surtout lorsque cela permet aux soignants de mettre en valeur leur travail.

par Laure Martin