CHASSENET / BSIP

L'herboristerie et les plantes médicinales ont le vent en poupe

Le sujet des plantes médicinales revient dans les moeurs. Le Sénat planche sur le cas de l'herboristerie depuis le 24 mai.

Dossier réalisé par Carole Ivaldi et Pascal Pistacio

Temps de découverte : 24 à 31 min

 SOMMAIRE


Qu'est-ce que l'herboristerie ?

« Il serait utile de créer un diplôme d’herboriste et de renforcer les réglementations »

Anaïs s'en va en guerre


Qu'est-ce que l'herboristerie ?

Une nouvelle « mission d’information sur le développement de l’herboristerie et des plantes médicinales, des filières et des métiers d’avenir » a été ouverte jeudi 24 mai dernier au Sénat. Elle se poursuivra jusqu’en septembre et devra idéalement légiférer sur les métiers attenant à l’herboristerie.

Par Carole Ivaldi

Le succès des plantes médicinales

Depuis plus d’une dizaine d’années, il existe une réelle tendance sociétale autour de la recherche du bien-être, s’exprimant par une volonté d’un retour aux sources. Respecter la nature et l’environnement sont des valeurs revendiquées par une part croissante des Français s’intéressant aux plantes médicinales, aux produits issus de l’agriculture biologique, aux AMAP (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne), et aux circuits courts alimentaires de proximité, par exemple. Les derniers grands scandales pharmaceutiques peuvent aussi expliquer ce regain d’intérêt pour la nature et les plantes. Les grandes polémiques autour du Levothyrox, du Médiator, du Distilbène, et du Vioxx – pour n’en citer que quelque unes – ont contribué à renforcer un sentiment de défiance par rapport aux médicaments et un attrait croissant  pour la phytothérapie.

"Depuis que le régime de Vichy a aboli le certificat d’herboriste, la profession n’existe plus juridiquement, ni politiquement."

Pour Daniel Chasseing, vice-président de la mission d’information sur l’herboristerie (mai 2018), c’est une évidence : « les plantes médicinales ont de plus en plus de succès aujourd’hui. La filière de l’herboristerie correspond à une véritable attente sociétale. Tandis que la deuxième moitié du XXe siècle a vu se développer massivement l’utilisation de produits chimiques, aujourd’hui  on remarque une certaine prise de conscience sur les plantes médicinales. » Jean Maison, négociant herboriste, fondateur du Comptoir de herboristerie,  ajoute quant à lui : « l’engouement vers lequel la population est portée appelle en son fond un archaïsme, une tradition, et à ce qui relève de l’essence naturelle. La plante a une dimension traditionnelle, populaire, et véhicule un certain nombre de valeurs qui rappellent à notre société d’aujourd’hui des éléments absolument fondamentaux qu’elle recherche. C’est un privilège que d’être dans ce métier car nous faisons le lien entre une immensité, un temps immémorial de traditions humaines, qui ne relève pas que du soin et de la nutrition, mais aussi du regard que nous portons sur notre univers et sur la nature qui nous entoure ».

Herboristes : exister sans être reconnus

« Cela fait 80 ans que les herboristes attendent ce moment, rappelle Thierry Thévenin, producteur-cueilleur de plantes médicinales et herboriste (1), lors de la mission d’information le 31 mai dernier au Sénat. C’est dire si les enjeux sont de taille. Aujourd’hui les herboristeries et les herboristes existent en France. Et pourtant, depuis que le régime de Vichy a aboli le certificat d’herboriste, la profession n’existe plus juridiquement, ni politiquement. Cette mission est donc extrêmement attendue pour tous les acteurs de ce secteur ».

Depuis 1941, seuls les pharmaciens titulaires d’un diplôme de faculté et exerçant au sein d’une officine, ainsi que les derniers herboristes diplômés d’avant 1941, sont légalement autorisés à conseiller sur l’ensemble des plantes médicinales et à les vendre.
Du côté des herboristeries, aujourd’hui, seules 143 plantes restent en vente libre (hors du monopole pharmaceutique). Aucune allégation santé n’est tolérée sur les tisanes, car cela reviendrait à commettre l’infraction condamnable d’exercice illégale de la médecine.

"Seules 143 plantes restent en vente libre
(hors du monopole pharmaceutique)"


Pourtant, déplore Michel Pierre, directeur de l’Herboristerie du Palais Royal, le 31 mai lors de la table ronde sur la mission d’information au Sénat, « le cœur du métier de l’herboriste, c’est la plante elle-même : c’est-à-dire faire des tisanes. Je vends en vrac les 143 plantes qui font parties de la liste des plantes hors du monopole pharmaceutique. Les autres plantes sont proposées sous forme de gélules ou de liquides. Et vendre des gélules, ça fait pleurer un herboriste, parce qu’on n’a pas du tout la même approche du produit naturel ». Pour cet herboriste, l’idée du respect de la plante est l’une des valeurs au coeur du métier qui se pratique sans pour autant être reconnue.

Pharmaciens/herboristes : « une guerre de concurrence historique »

« Il existe bien une guerre de concurrence entre les pharmaciens et les herboristes sur fond de monopole pharmaceutique. Déjà en 1879, l’Association générale des pharmaciens de France tente de supprimer le diplôme d’herboriste », déclare Ida Bost, ethnologue, auteure d’une thèse sur l’histoire des herboristes en France, et présente lors de la table ronde au Sénat. « Historiquement, la réalité a montré qu’il y a eu sans cesse un passage des acteurs d’un monde à l’autre : de l’herboristerie à la pharmacie » poursuit Ida Bost. Les femmes de pharmaciens passaient souvent le certificat d’herboriste, peu onéreux, ce qui leur permettait de continuer à remplir en parallèle des tâches d’ordre ménagères et à s’occuper de la famille. Le certificat en poche, l’herboriste avait le droit de vendre toutes les plantes médicales sèches ou fraîches dans sa boutique car la loi ne précisait pas les limites de ses droits et devoirs. Le statut de l’herboriste n’était pas clair, la législation étant floue.
La suppression du certificat en 1941 se traduisit par l’éclatement du métier. La profession d’herboriste est ainsi entrée dans un vide juridique car plus personne n’eut le droit de vendre en France une plante en tant que remède, exception faite des pharmaciens d’officine. Depuis lors, une multitude d’acteurs se sont emparés de l’herboristerie, de sorte qu’il existe non pas un mais des métiers de l’herboristerie : le paysan herboriste qui cultive et récolte des plantes, l’herboriste vendeur de plantes en boutique, les professionnels de santé de différents horizons (infirmiers, diététiciens) qui se forment afin d’obtenir de nouvelles compétences, les naturopathes etc.  
« De nombreux herboristes sont d’anciens préparateurs en pharmacie qui, de par ce changement de métier, deviennent leur propre patron, ajoute Ida Bost. On retrouve ces liens dans les écoles d’herboristerie où viennent se former des pharmaciens et où certains formateurs sont aussi des pharmaciens… ».

En juillet 2011, le sénateur Jean-Luc Frichet, tente de faire une proposition de loi visant à créer et à organiser la profession d’herboriste. Le texte n’a pas été débattu et est resté lettre morte.  Pour Pierre Champy et Sabrina Boutefnouchet, tous deux  professeurs de pharmacognosie, c’est une chance car « cette proposition de loi reflète une forte méconnaissance du contexte et de la pratique de la phytothérapie » (5).

Une réglementation paradoxale : les compléments alimentaires

De nombreux acteurs du secteur de l’herboristerie s’interrogent : comment expliquer que la liste des plantes médicinales autorisées à la vente libre soit limitée à 148 plantes, laissant aux pharmaciens d’officine le quasi monopole des 1500 plantes médicinales à disposition, tandis que la liste des plante médicinales  autorisées pour les  compléments alimentaires ait été étendue à 546 plantes (9) ?

"Comment expliquer que la liste des plantes médicinales autorisées à la vente libre soit limitée à 148 plantes, [...]  tandis que celle des plante médicinales  autorisées pour les  compléments alimentaires ait été étendue à 546 plantes ?"

Les herboristes se voient ainsi interdire la vente d’une plante médicinale en l’état (en vrac) pourtant vendue sous forme de compléments alimentaire dans leur boutique. Thierry Thévenin (1) ajoute, lors de la table ronde du 31 mai au Sénat : « nous n’avons toujours pas le droit de dispenser de conseils ou d’information sur les usages médicinaux des plantes, y compris lorsqu’il s’agit de savoirs multimillénaires, et que la demande du consommateur est forte pour être conseillé dans la jungle des informations parfois contradictoire, dont ils sont les destinataires de la part de tous les médias. Il est aberrant de ne pas pouvoir vendre un sachet  de tisane avec des informations sur la plante qu’il contient sans être condamné, alors qu’on peut l’écrire dans un livre, ou le dire lors d’une émission. » Et dernier paradoxe, les compléments alimentaires peuvent indiquer les vertus des plantes médicinales qu’ils contiennent, tandis que les herboristes risquent une condamnation s’ils indiquent les mêmes vertus pour les mêmes plantes, lorsque dispensées en vrac pour une tisane.
La condamnation en appel de Michel Pierre, devant le tribunal de Paris, pour exercice illégal de la médecine en est un exemple saisissant. La DGCCRF avait en effet constaté la présence de plusieurs allégations santé illégales sur le site de l’herboriste. Le plaidoyer du procureur de la République reste mémorable : « formellement, vous serez déclaré coupable, mais j’ai totalement conscience des limites de cette loi puisque l’on est dans une impasse totale ». Michel Pierre argumente : « sur chaque sachet de plantes que nous vendons, nous n’avons pas le droit de marquer des allégations santé, qui sont pourtant les mêmes que nous avons le droit d’utiliser pour les compléments alimentaires. Donc une fois de plus, nous sommes dans la stupidité. »
Et Ida Bost de s’interroger : « à partir de quand ces compléments alimentaires deviennent des médicaments ? Et à partir de quand fait-on une recommandation thérapeutique donc une allégation santé ? »
Le même constat est dressé par Pierre Champy comme par Thierry Thévenin : le secteur de la phytothérapie a beau avoir le vent en poupe depuis une dizaine d’années, l’offre de médicaments à base de plantes médicinales a chuté au profit des compléments alimentaires, car ils échappent d’une part à la législation stricte régissant les tisanes et bénéficient d’autre part d’un cahier des charges moins exigeant pour leur commercialisation.

En marche vers une formation reconnue pour l’herboriste ?

Malgré tout, la profession s’organise : devant le constat des très nombreuses formations de niveau inégal existant dans ce secteur, les six écoles reconnues (6) se regroupent en 2014 au sein de la Fédération française des écoles d’herboristerie. Car « aujourd’hui, souligne Ida Bost, les parcours et formations sont hétérogènes, or il faut arriver à une harmonisation des cursus. C’est d’ailleurs le but de la Fédération française des écoles d’herboristerie. Mais il n’est pas certains que les matières enseignées soient suffisantes, car comment connaître les contre-indications de ces plantes quand ces différentes écoles n’ont pas le droit d’enseigner ce qui est considéré comme médical ? ».
Pour le Pr. Pierre Champy, « le problème est que les herboristes ont une méconnaissance des interactions médicamenteuses, ce qui peut représenter un danger potentiel pour les utilisateurs de plantes. Le programme de ce diplôme devrait être notamment axé sur des matières comme la physiologie, la pharmacocinétique, la toxicologie, la réglementation, les réseaux de soin, et bien entendu sur des connaissances solides relatives à la plante et à la chimie végétale. »

Cette Fédération devrait être chargée de choisir un socle commun d’enseignements, de connaissances et de savoir-faires dispensés sur deux ou trois années, futurs axes du diplôme d’herboriste. Pour Thierry Thévenin, il paraît évident que « nous n’avons pas un problème d’existence mais un problème juridique et politique. Il faut qu’on parvienne enfin à ce que le législateur donne une place légale à des gens à même de proposer un panel de plantes ». Et Jean Maison, négociant-herboriste (7), de conclure « qu’il est urgent de créer le diplôme d’herboriste, car est un moyen de confier à des gens compétents, formés, les responsabilités qu’induisent ce métier. »


Notes

(1) Thierry Thévenin, producteur-cueilleur de plantes médicinales, herboriste et botaniste, porte-parole du syndicat des simples
(2) https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?idArticle=LEGIARTI000006694018&cidTexte=LEGITEXT000006072665&dateTexte=19990610 [archive]
(3) Pierre Champy, – professeur de pharmacognosie à l’université Paris-Sud
(4) Sabrina Boutefnouchet, professeur de pharmacognosie à l’université Paris Descartes
(5) Source : Ethnopharmacologia, n°49, décembre 2012
(6) L’École lyonnaise des plantes médicinales, l’Association pour le renouveau
de l’herboristerie, l’École bretonne d’herboristerie, l’École des plantes de Paris, l’École française d’herboristerie et l’Institut méditerranéen de documentation, d’enseignement et de recherche sur les plantes médicinale
(7) Jean Maison, négociant-herboriste, fondateur du comptoir d’Herboristerie.
(8) Décret n° 2008-839 du 22 août 2008 : nouvelle liste des plantes médicinales en vente libre.
(9) Arrêté du le 24 juin 2014


« Il serait utile de créer un diplôme d’herboriste et de renforcer les réglementations »

Herboristerie - Interview du Pr Pierre Champy – professeur de pharmacognosie à l’université Paris-Sud

Propos recueillis par Carole Ivaldi

 

Champy herboristerie

Pierre Champy
Pr de pharmacognosie à l’université Paris-Sud

M soigner : Que représente la vente de plantes hors monopole en pharmacie comparativement aux plantes médicinales officinales et aux médicaments à base de plantes ?

Pierre Champy : Les 148 plantes vendues en herboristerie dont l’usage est supposé être uniquement alimentaire ou cosmétique sont nommées sur une liste parue dans le décret no 2008-841 du 22 août 2008. Les autres plantes médicinales restent le monopole des pharmacies.
Les chiffres sur la vente de plantes en vrac n’existent pas en France, mais la plupart sont vendues dans les grandes herboristeries. Il est difficile d’avoir une idée claire sur la vente réelle des plantes médicinales en France, car une partie est conditionnée sous forme de compléments alimentaires et relève donc de la filière alimentaire, échappant ainsi aux chiffres du secteur de la pharmacie. Le monopole que détient la pharmacie en France sur la vente d’une part importante des plantes médicinales n’est pas d’ordre économique mais sanitaire. L’offre de médicaments à base de plantes médicinales a chuté en pharmacie au profit des compléments alimentaires. La progression des ventes de ces derniers est notable aussi bien dans les officines qu’en herboristeries, dans les magasins bio et dans les grandes et moyennes surfaces. Le succès des compléments alimentaires tient au fait que le cahier des charges à remplir pour leur commercialisation est nettement moins exigeant.

M soigner : Y a-t-il urgence à créer un diplôme d’herboriste en France ?

P.C : Il me semble justifié qu’un diplôme d’herboriste soit créé et organisé de manière rationnelle, car la demande pour cette formation est forte et la consommation de PPAM (plantes à parfum aromatiques et médicinales) s’avère en augmentation. Les pharmaciens ne sont pas contre ce diplôme car ils veulent faire du soin de qualité, certains souhaiteraient même redynamiser le rayon des plantes en vrac dans leur officine. De toute façon, le marché de la plante a déjà largement échappé aux pharmacies d’officine qui ont souvent remplacé la vente de plantes en vrac par les compléments alimentaires (51% sont vendus en officine). Le programme de ce diplôme devrait être notamment axé sur des matières comme la physiologie, la pharmacocinétique, la toxicologie, la réglementation, les réseaux de soin, et bien entendu sur des connaissances solides relatives à la plante et à la chimie végétale.  Il existe des effets pharmacologiques et toxiques liés aux plantes médicinales, seule une personne qui les connaît devrait être habilitée à conseiller le public, d’où l’urgence d’un diplôme cadré et reconnu par l’État, pour le conseil hors des pharmacies. Les interactions médicamenteuses sont aussi très problématiques. Il existe de nombreux cas où des personnes en ont pâti.
On pourrait d’ailleurs envisager la création de différents diplômes. Pourquoi ne pas également envisager un nouveau métier : « pharmacien herboriste », puisque certains pharmaciens se passionnent pour ce domaine dont ils ont déjà acquis, grâce à leurs études, une solide connaissance.
Enfin, il est à déplorer que rien ne figure dans la formation des médecins sur les compléments alimentaires, ni sur les produits à base de plantes. Bien souvent, ils font l’impasse sur ce sujet lors des consultations, ce qui peut provoquer des interactions médicamenteuses regrettables. On peut citer le cas de patients consommant des compléments alimentaires à base d’ail, opérés sans avoir été interrogés par le médecin à ce sujet, alors que l’ail est un anticoagulant connu.

M soigner : Faut-il davantage réglementer pour protéger ?

Une harmonisation des règlementations entre les secteurs serait souhaitable

P.C : Depuis 2008, la liste des plantes vendues en herboristerie est limitée à 148 plantes. Il paraît aberrant d’avoir une liste probablement trop restreinte dans l’intention de sécuriser le public, alors qu’avec l’arrêté du 24 juin 2014, la liste des plantes autorisées dans les compléments alimentaires comporte près de 600 plantes (environ 900 sont enregistrées par la DGCCRF), dont beaucoup figurent légitimement au monopole pharmaceutique pour leur commercialisation en vrac. Si certaines plantes sont assez dangereuses ou actives pour mériter le conseil d’un professionnel avisé lorsque vendues en vrac, elles le restent tout autant lorsqu’elles sont conditionnées en gélules dans un complément alimentaire. Une harmonisation des réglementations serait profitable à l’ensemble des acteurs qui ont du mal à comprendre les raisons de telles disparités entre les secteurs de l’alimentaire, de l’herboristerie et de la pharmacie.

Renforcer les exigences sur l’étiquetage

La réglementation concernant l’étiquetage des compléments alimentaires laisse également à désirer. Les restrictions mentionnées « consulter votre médecin » ou « déconseillé à la femme enceinte ». C’est insuffisant. Si le consommateur était averti des effets secondaires, des effets indésirables ou des risques d’interactions médicamenteuses, cela diminuerait nettement le nombre d’accidents liés au mésusage des compléments alimentaires. De plus, certaines allégations santé autorisées ou tolérées sur ces produits peuvent s’avérer trompeuses pour le public. Ces produits ne répondent pas aux mêmes normes de qualité que les produits pharmaceutiques et la DGCCRF a mis en évidence des problèmes fréquents.

Réglementer pour plus de traçabilité et de contrôle de la qualité

Enfin, la qualité des stocks de plantes vendues en pharmacie est certifiée, car il existe une obligation systématique de contrôle de tous les stocks. La teneur en métaux lourds et en pesticides est systématiquement vérifiée, par exemple, ce qui n’est ni le cas en herboristerie ni dans les autres circuits de vente. Les exigences de qualité existent mais sont moins bien définies pour les plantes vendues hors pharmacie, et notamment dans le secteur alimentaire. Il y a eu par exemple plusieurs cas d’intoxications graves à liés à la consommation de guimauve contaminée par de la belladone (plante très toxique) en Hollande. Ceci illustre que la question du contrôle est centrale dans ce secteur. Et que dire des plantes, des huiles essentielles et des compléments alimentaires importés de certains grands pays producteurs (ex : Chine, Inde), pour lesquels des graves problèmes de qualité sont observés sur leur marché. On peut imaginer les conséquences sanitaires que ce grand flou est de nature à créer.

Règlementer les huiles essentielles

La pharmacie détient également un monopole sur 15 huiles essentielles les plus dangereuses, toutes identifiées par l’ANSM comme particulièrement dangereuses et nocives pour la santé car convulsivantes et abortives. Là encore, ce monopole est d’ordre sanitaire et non économique. D’autre part, beaucoup d’huiles essentielles hors monopole sont irritantes, allergisantes, fortement convulsivantes ou ont un potentiel cancérigène. Enfin, se pose à nouveau le problème de la qualité des huiles essentielles que l’on va trouver dans des magasins spécialisés ou sur Internet. Rien ne la garantit. Enfin, l’étiquetage et les conseils d’utilisation pour chaque huile essentielle étant fonction du statut du produit (est-elle enregistrée comme parfum d’ambiance, comme produit cosmétique, comme complément alimentaire, ou comme arôme alimentaire ?), le risque de mésusage reste élevé. Renforcer la réglementation s’avère également justifié, sans pour autant interdire l’accès à ces produits particuliers, dont la délivrance nécessite un conseil précis et avisé. 


Anaïs s'en va en guerre

Medicina plantae, ces plantes qui nous font du bien. Elles sentent bon, elles sont savoureuses et participent à notre bien-être.

Les élus s’intéressent à cette filière, véritable enjeu à la fois pour la santé et l’écologie. Au sénat, les 24 et 31 mai 2018, la mission d’information sur le développement de l’herboristerie et des plantes médicinales, des filières et des métiers d’avenir, a organisé sa première audition

Filière d’avenir, sans doute, comme nous le raconte un film documentaire très réjouissant, Anaïs s’en va en guerre, qui nous donne à suivre le parcours d’Anaïs Kerhoas, une jeune femme de 24 ans, passionnée par les plantes aromatiques et médicinales. Elle s’est jeté à corps perdu dans la plantation et la commercialisation.

anais

Anaïs s’en va en guerre (film documentaire)

Un coup d’avance

Anaïs n’a pas attendu que les sénateurs réfléchissent sur le sujet en 2018 pour se mettre à la tâche. Dès 2013, et pendant deux ans, la caméra de Marion Gervais la suit dans ses pérégrinations.
Le documentaire de Marion Gervais nous fait vivre son parcours. Malgré quelques moments de découragement, Anaïs persévère et atteint son but. Certains tentent de la décourager, d’autres lui apportent un soutient indéfectible.

 

La rebelle

Le film commence par une séquence qui en dit long sur la détermination d’Anaïs et son caractère bien trempé. Accroupie au milieu de son champ, elle s’active tout en fustigeant la mairie qui refuse de lui donner l’agrément pour installer l’électricité, invoquant un soit disant refus d’EDF. Mais EDF expliquant que c’est la mairie qui ne veut pas ! La mairie lui refuse de faire une réserve d’eau en zone humide… « Je vais aller voir ailleurs comment c’est, voilà ! Je suis venue désherber, ça me détend », dit-elle, très remontée.

S’enraciner

Effectivement, elle est allée voir ailleurs. Avec sa vieille caravane qui lui sert de séchoir à plantes elle arrive à Sains, près de Dol de Bretagne ; elle s’y installe et s’endette pour acheter un lopin de terre. Plus jeune, Anaïs voulait être « nez » dans la parfumerie. Mais la terre et la culture les plantes aromatiques et médicinales se sont très vite imposées à elle. Son crédo : une terre saine pour que les plantes puissent donner le meilleur d’elles-mêmes. Plantation, cueillette, séchage, pesage, empaquetage : Anaïs assume tout, toute seule.

La rencontre

Quand Olivier Roellinger, le grand chef amateur éclairé des aromates et des épices, vient lui rendre visite, il est impressionné par la façon dont la jeune cultivatrice bichonne ses plantes. Les feuilles séchées ne sont pas brisées ou déchiquetées : « vous les traitez comme des petites princesses », constate-t-il. Olivier Roellinger est aussi subjugué par la magnificence des parfums et des arômes. Il l’encourage vivement à continuer et est près à lui donner quelques conseils pour se développer. À Anaïs qui vit plutôt « repliée » sur sa terre, il explique qu’il faut qu’elle communique, que ce « produit » doit passer à travers elle.

Diffuser pour partager

Quelques mois plus tard, on retrouve Anaïs en robe et escarpins dans le métro parisien, un cageot plein de sachets de plantes. Elle a obtenu des rendez-vous pour diffuser sa production dans des boutiques de la capitale.
Les professionnels de la commercialisation lui disent que ses produits sont formidables, mais que pour retenir l’attention du public, il faut faire de la pédagogie, du marketing : créer un site Internet et donner des noms à ses mélanges.
De retour en Bretagne, tout en cultivant ses « chères » plantes, elle tient compte des conseils entendus. Anaïs concocte des mélanges et leur donne des noms évocateurs.


Entre autre… La délicate, L’élégante, L’endormie, L’espiègle…

L’élégante : sauge, origan, hysope, guimauve, pour aider à lutter contre la grippe, la toux, le rhume.

La rêveuse : mélisse, marjolaine, basilic-thaï, verveine, lavande, bleuet, pour faciliter l’endormissement.

Je t’aime, moi non plus… : sureau, marjolaine, reine-des-prés, thym-citron, pour faciliter la digestion et l’élimination.

Épilogue

À la fin du documentaire, Anaïs rend visite à Olivier Roellinger. Celui-ci ne tarit pas d’éloges en goûtant sa reine-des-prés ; il est impatient de savoir où elle en est.
Anaïs lui raconte son voyage à Paris et ses projets en cours de réalisation : la distribution de ses mélanges aux noms évocateurs dans des boutiques de Rennes, un site Internet en cours de création…
Ravi et épaté par la belle énergie et la qualité du travail d’Anaïs, il lui propose de vendre ses produits dans ses établissements.

Succès

Le film est diffusé en 2014 sur TV Rennes, puis en replay, et remporte un succès incroyable avec 800 000 vues !
En 2013, Anaïs produisait 100 kg, aujourd’hui elle est en train d’atteindre son objectif de 300 kg qui vont lui permettre de gagner le smic. Cela lui suffit, dit-elle, pour vivre. Anaïs Kerhoas continue de travailler en respectant sa terre, pour partager les bienfaits des camomilles, pensées sauvages, thym-citrons, cerpolets, menthes…

• Réalisation : Marion Gervais
Avec : Anaïs Kerhoas, Olivier Roellinger
Durée : 46’
• DVD :  Anaïs s’en va en guerre
Aux Editions Montparnasse
• Site :  LES TISANES D’ANAIS
www.lestisanesdanais.fr

par Pascal Pistacio et Carole Ivaldi