20TH CENTURY FOX

La forme de l’eau : les abysses de l’Amour et le transhumanisme sorti des eaux

A l’occasion du succés du film La forme de l’eau du réalisateur mexicain Guillermo del Toro, récompensé par 4 oscars dont celui du meilleur film, Pascal Pistacio, critique de cinéma, et Maël Lemoine, philosophe des sciences médicales, confrontent leur vision de cette œuvre onirique qui , l'air de rien, touche au transhumanisme. La plongée dans l’univers rétro des années 1960, les relations sensuelles d’une jeune femme ordinaire et muette avec une créature amphibie et menacée interrogent  en effet au fil de l’eau nos envies très contemporaines d’extrême jouvence. Pourquoi l’immortalisme s’enracine-t-il dans des lubies tantôt bébêtes, tantôt terrifiantes de savants plus ou  moins déglingués ?

« C’est un mélodrame, un drame, une comédie, un thriller, un musci-hall, un film de monstres et toutes ces émotions doivent se compléter » G. del Toro

 

par Pascal Pistacio, chroniqueur cinéma et

Maël Lemoine, philosophe des sciences médicales, université de Bordeaux. @PtitPhiSciences. Contact : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

Sommaire


Dans les sixties, un film de monstre

  • Secret défense
  • L’eau, l’amour et la régénérescence

Mythe et réalité

  • Divinité et fertilité
  • Rêve d’enfant

Tourner le transhumanisme en dérision

  • Les « supers héros », figures archaïques du transhumanisme
  • Les bons sentiments

 

Dans les sixties, un film de monstre

Dans une petite ville côtière aux Etats-Unis, en 1962, Elisa Esposito (Sally Hawkins) loge dans un modeste appartement situé au dessus d’un cinéma de quartier, où sont projetés des péplums bibliques devant un public clairsemé. La trentaine, un physique discret et filiforme, au charme occulté par une garde robe plutôt terne, Elisa est muette, mais pas sourde et parle la langue des signes.Tous les matins, au réveil, elle accomplit les mêmes rituels : elle petit déjeune, cuit trois œufs durs pour la pause déjeuner à son travail, prend un bain où elle se procure son plaisir quotidien, fait briller ses chaussures avec une brosse en forme de canard, puis passe saluer son voisin et ami Giles (Richard Jenkins).

Après un trajet en bus, Elisa retrouve, devant la pointeuse, son amie Zelda (Octavia Spencer). Elles sont employées dans un bâtiment sous haute protection de l’armée de l’air américaine. Femmes de ménages, elles nettoient à coups de serpillères et de chiffons : les toilettes, les couloirs, les bureaux et les laboratoires de la forteresse. Zelda, pipelette intarissable qui a de la conversation pour deux, comprend très bien la langue des signes. Sulbalternes, noire  ou infirme : les deux amies passent inaperçues aux yeux des militaire et scientifiques.

Secret défense

Un matin, l’effervescence règne au sein de l’établissement : arrive, sous haute protection et en grand secret, un container-aquarium blindé, renfermant une cargaison extrêmement précieuse pour la stratégie militaire des USA face à l’URSS. Un être amphibie, monstrueux, à la troublante apparence entre le poisson et l’humain. D’après son chaperon, l’agent de la CIA Richard Strickland (Michael Shannon) qui s’est chargé de sa capture en Amazonie, cette repoussante créature est pourtant adorée par les populations sauvages qui la vénèrent comme un dieu, car elle accomplirait des miracles. L’amphibien a des branchies et possède un double système respiratoire. Les scientifiques vont l’étudier. Il se peut qu’il soit envoyé dans l’espace pour concurrencer les russes qui envoient des chiens en orbite autour de la Terre !

L’innocente Elisa a été témoin de l’arrivée du caisson.Assise au bord du bassin de la bête, la jeune muette profite de sa pause déjeuner pour manger ses œufs. La créature (Doug Jones) apparaît à la surface de l’eau. Avec douceur, Elisa lui tend un œuf. C'est le coup de foudre… Mais l’abject et brutal Richard Strickland a décidé que la bête serait tuée pour être disséquée. Elisa va tout faire pour sauver son amour…

L’eau, l’amour et la régénérescence

Comme le déclare Guillermo del Toro à propos de son film: « tout doit être crédible mais pas réaliste. »

Bleuté, vert, gris, couleurs en demi teintes, la lumière est en retenue comme la mise en scène. Tout est en fluidité dans le film. Aucune brutalité dans la réalisation des plans. Quand il y a de la violence, ce sont les personnages qui la déploient, pas la caméra. La mise en scène ne s’appesantit pas sur le pathos mais laisse vivre les personnages. C'est un jeu de cache-cache.

Tout se passe comme dans l’imagination innocente d’un gamin de 6 ans, en l’occurrence celle du petit Guillermo del Toro. L’espion russe est d’une discrétion absolue. Elisa et Zelda, idem. Le cruel agent de la CIA réalise à peine que ses doigts sont en putréfaction. Tout ce qui compte pour le créateur de cet univers c’est que l’amour y trouve sa place.

« L’amour comme l’eau n’a pas de forme. » affirme le cinéaste. C’est le contenant qui permet d’appréhender l’un et l’autre. Dans son film, l’eau est partout. Non seulement dans l’aquarium, cage de l’Amphibien, mais dès les premières minutes du film : des œufs dans une casserole transparente d’eau bouillante, une baignoire remplie à ras bord... Au fur et à mesure du déroulement des évènements, les scènes s’humidifient jusqu’au final sous une pluie battante.

L’eau, comme l’amour, a un pouvoir qui peut être salvateur ou toxique. Comme nous l’indique le film, l’amour est partout, tout le monde peut y accéder… les handicapés, les noirs, les homosexuels, les gentils, les méchants et même l’Amphibien qui a quasiment figure humaine. Ce monstre primitif, symbole de l’innocence, qui semble être habité par la mémoire des abysses virginales des temps premiers, donne des pistes vers le transhumanisme… avec la régénérescence tissulaire… et l’immortalité ?!

L’Amazonie, forêt vierge, intrigante et presque impénétrable est un lieu de phantasme pour l’imaginaire des savants, chercheurs et autres scientifiques. Poumon de la planète, elle regorge de végétaux, d’animaux qui seront utiles pour la pharmacopée, la médecine et l’industrie. Il est donc « normal » de découvrir une telle créature dans ces contrées. Il y a encore bien des mystères à percer pour dominer le monde, pensent les hégémoniques.

Les scénaristes ont fait un travail fouillé sur l’époque. Les Etats-Unis des années soixante sont évoqués par petites touches. On aperçoit à la télévision des images de la guerre du Vietnam. La ségrégation est présente. Elisa est la seule Blanche à prendre sa pause durant son travail avec des Noirs. Richard Strickland lit un livre sur la pensée positiviste prônée par l’Eglise de Scientologie. Giles, un ami homosexuel d'Elisa est démasqué puis exclu des lieux dits « familiaux ». C’est une société très cloisonnée et brutale.

Pour sceller l’amour de la belle et la bête : une délicieuse séquence onirique, hommage aux mythiques comédies musicales. L’Amphibien et Elisa chantent et virevoltent dans un instant d’éternité. « Sally Hawkins a l’une des plus belles présences dans le cinéma d’aujourd’hui. Ce n’est pas un mannequin de publicité de parfum, elle a une vraie luminosité, une magie. Vous pourriez la voir dans le métro ou le bus, et vous dire qu’elle ressemble à une femme ordinaire. Mais dès qu’on se rapproche de son visage, elle est si magique, charismatique et talentueuse. » s'est enthousiasmé le réalisateur au sujet de son héroïne.



Mythe et réalité

Une thématique donne toute sa poésie au film : le langage universel des corps animés. La peur, la colère, l’amour, la compassion, la curiosité, transcendent les langages articulés et se lisent immédiatement chez tout être doté d’une bouche et d’un corps aux membres mobiles. L’héroïne et la créature communiquent d’abord comme dans le ballet d’une parade nuptiale. Ils s’approchent, ils s’essaient, ils se montrent dans leur grâce et dans leurs fragilités. Leur langage articulé, c’est la langue des signes, car si l’héroïne est muette, la créature émet des sons gutturaux. Sur eux pèse l’anathème de stupidité que l’on jette à toute intelligence qui ne se dit pas dans une langue sonore. Tout ce qui est humain doit bien me ressembler, surtout si cela parle comme moi. Comme un personnage du film le dit à une femme noire : "Dieu nous ressemble, mais un peu plus à moi qu’à vous".

Divinité et fertilité

La créature ne mérite pas l’adoration des peuples primitifs d’Amazonie qui la vénèrent comme un Dieu. Elle a pourtant le corps, la force, la jeunesse et la sûreté de jugement d’un Dieu. Car cette créature vulnérable, qui fait d’abord peur, fait ensuite rapidement pitié pour finalement forcer l’admiration. C’est le thème du Dieu qui se cache : déjà dans Homère, les dieux se travestissent pour que les hommes ne les reconnaissent pas immédiatement.

L’héroïne aussi a cette divinité cachée en elle que sa relation avec la créature révèle. Mais les superpouvoirs, l’invulnérabilité, l’immortalité peut-être, ne sont pas l’essentiel de la divinité d’une créature. Tel est bien, on l’aura compris, le message du film. Cette divinité est dans la sincérité de l’amour. Et tout le reste suivra.

L’œuf joue un rôle éminemment symbolique dans cette histoire d’amour. Elisa, qui est célibataire et qui en cuit trois tous les jours, rêve d’en porter un dans son ventre. Initié par elle, l’Amphibien les apprécient. Lors d’une danse de séduction qu’elle entreprend pour son prince aquatique, Elisa mange un œuf de façon suggestive, très sensuelle. En attendant d’avoir un nid et de faire « leur œuf », les deux amoureux le croquent à pleines dents.

Rêve d’enfant

Cela fait 46 ans que Guillermo del Toro rêvait de voir ce film. Son film. La vocation cinématographique du réalisateur mexicain est née juste avant l’âge de raison, à 6 ans. Son imaginaire d’enfant, sans limite, se forge quand il découvre un film, de série B, qui deviendra culte (tourné pour être visionné en 3D) : L’étrange créature du lac noir.

L’histoire raconte une expédition scientifique en Amazonie qui va permettre la découverte d’un monstre amphibie qui vit depuis plus de 100 000 ans dans les sombres profondeurs du gigantesque fleuve ! Une femme de l’équipe va se lier d’affection avec le monstre qui sera tué… L’amour n’a pas sa place dans une telle animalité ! Le jeune Guillermo, depuis, n’a eu de cesse que de tracer un chemin d’amour pour que la belle et la bête se rejoignent. A 53 ans, son rêve est devenu réalité.

Bande annonce       L’étrange créature du lac noir de Jack Arnold 1954

Réalisation : Guillermo del Toro

Scénario : Guillermo del Toro et Vanessa Taylor

Avec : Sally Hawkins, Michael Shannon, Octavia Spencer, Doug Jones, Richard Jenkins, Michael Stuhlbarg

Durée : 2h03

 


Tourner le transhumanisme en dérision

Les « supers héros », figures archaïques du transhumanisme

Dans la veine du Steampunk, ce genre de science fiction qui mélange machines du XIXème siècle et futur alternatif, La forme de l’eau mélange thèmes futuristes et nostalgie de l’Amérique des années 1960. Ce qui lui permet de traiter de toutes les obsessions du transhumanisme contemporain avec la pointe d’ironie et de poésie que le décalage temporel confère. Ainsi, l’esthétique est délibérément kitsch : la créature n’est pas conçue pour en mettre plein les yeux sur son réalisme, mais vraiment pour rappeler le cinéma des années 1950 et 1960.

A notre époque, les superproductions Marvel et DC Comics rivalisent dans l’étalage de héros aux superpouvoirs et à la psychologie raffinée (cf encadré ci-dessous). Vous n’imaginez pas comme c’est perturbant pour l’équilibre, de devenir énorme, vert et de tout casser à chaque fois qu’on a une émotion forte. Mais voici un anti-superhéros, qui ne sait que faire de ses superpouvoirs. Alors que les superhéros classiques rivalisent de beauté, cette créature n’a d’Adonis que le corps, auquel il manque cependant, de façon assez flagrante, une pièce fondamentale dans les canons de l’érotisme humain.

 

Frankenstein -Mary Shelley 1818 (Il est un assemblage de chaires mortes avec un être vivant)

Frankenstein 

L’Homme invisible -H. G. Wells 1897 (Griffin, savant albinos invente une formule scientifique permettant de devenir invisible)

InvisibleOK

Superman -Jerry Siegel et Joe Shuster 1933 (Pouvoirs physiques, extra sensoriels, gravitationnels et mentaux)

Superman1962

 Wonder Woman – William Moulton Marston 1941 (Super force, super vitesse, longévité accrue, télépathie animale, résistance au contrôle mental, grande résistance à la magie, régénération, projection astrale)

Wonderwoman

 Spider-Man –Stan Lee et Steve Ditko 1962 (Force, endurance, agilité et réflexes surhumains, peut s’accrocher sur n’importe quelle surface, précognition, facteur guérisseur)

Spiderman

Les tartes énormes aux couleurs vives, la télévision en noir et blanc, les Cadillac, les comédies musicales, achèvent de donner au spectateur le sentiment d’un décalage. Ce n’est pas un simple film nostalgique. Il ne nous plonge pas dans une époque pour le plaisir d’y retourner. Il nous y plonge pour y voir quelque chose qui nous paraît ridicule aujourd’hui ; pour y retrouver ces obsessions dont nous n’apercevons pas le ridicule aujourd’hui.

En effet : c’est dans ce contexte des années 1960 que l’on retrouve, pêle-mêle, le thème du vieillissement et de la régénération, de la connaissance scientifique, de la colonisation de l’espace et des voitures de luxe. La créature, qui subit les blessures, se régénère quasiment automatiquement, et à son contact, les cheveux repoussent, comme le promettent certains programmes immortalistes contemporains. Allez jeter un œil sur le site alimenté par la fondation SENS, pilotée par Aubrey De Grey. Ecoutez sa conférence TED. Puis revenez voir ce savant du film, mû d’une soif de connaissance ingénue. Il est poli et timide, fier de ses titres et tiré à quatre épingles : il porte une blouse blanche dont on ne sait si elle signale le médecin ou le biologiste en laboratoire. Il ne vous reste plus qu’à l’hybrider avec les militaires qui l’entourent, stupides et machiavéliques, autoritaires et psychorigides. Saupoudrez d’un peu de Grand Guignol : l’un d’eux s’arrache presque comme si de rien n’était ses doigts gangrenés, lit des traités de positive thinking, mange des bonbons bon marché toute la journée. Bref, votre hybride, c’est un super-héros : à la fois créature fantasmée par la science et par l’armée, et partie à la conquête de l’espace.

Au fond, tous ces thèmes contemporains sont tournés en ridicule, parce qu’ils étaient déjà là dans les années 1960, et qu’ils étaient déjà ridicules. Ils sont tournés en ridicule au profit de la seule chose que ce film prenne au sérieux : l’amour, sous toutes ses formes.

Les bons sentiments

Rencontre entre la créature et sa doouce

C’est là, cependant, que le spectateur n’est pas entièrement conquis. Si la satire fonctionne bien, elle ne fait pas bon ménage avec les bons sentiments. Leur défense, pour juste qu’elle soit, reste sommaire. Certes, l’homophobie, le racisme, l’impérialisme culturel, et sans doute le spécisme, ne sont pas de bonnes choses. Mais pour les voir remettre en cause, on devra se contenter de les trouver dans les propos des personnages les plus antipathiques du film. Le message a un côté didactique un peu pesant, façon catéchisme des valeurs démocratiques. Un peu plus de subtilité n’aurait pas nui à cet égard. Certes, l’amour est plus haut que tout, mais quand les méchants sont eux aussi capables d’aimer, quelle boussole reste-t-il pour s’orienter dans le royaume du bien et du mal ?

Au fond, le film ne fait pas justice à la finesse de nos jugements moraux. Le spectateur est capable de plus que de fusion affective avec un personnage humble et aimant. Il y a une renaissance de la réflexion éthique. Même les super-héros sont des leçons de morale, ainsi que le répète à l’envi Spiderman, Daredevil, le Punisher et bien d’autres encore. Mais l’éthique s’est épanouie dans tous les domaines depuis plusieurs décennies : la politique et la médecine, la vie ordinaire et la guerre, la fin de vie et la sexualité. Si les professeurs d’éthique se bornaient à dire aux étudiants de médecine qu’il faut être gentils avec les gens, tout cela ne vaudrait pas une heure de peine. Heureusement que d’autres thèmes sauvent ce film qui ne serait, sans cela, qu’un sermon de deux heures.

 

M.L, février 2018