(c) Marie Bienaimé / BSIP

L'acupuncture : un pont entre médecines occidentale et chinoise

Engouement pour l’acupuncture, une pratique traditionnelle en évolution

Deux évènements professionnels ont vu converger vers Paris les acupuncteurs du monde entier. L’occasion de faire le point sur les acquis, les progrès et les attentes d’une pratique de santé de plus en plus sollicitée en France.

Par Laurent Joyeux.

LaurentJoyeux

L’essentiel
• L’acupuncture est une pratique admise mais ne faisant pas l’objet d’une spécialisation médicale.
• 2 formations : par un diplôme interuniversitaire d’État (DIU) ou une capacité médicale d’acupuncture.
• Plusieurs hôpitaux (ex. Hospices civils de Lyon) proposent des séances à leurs patients atteints de cancers ou de maladies du sang.
• L’acupuncture est un recours fréquent pour atténuer les troubles du sommeil, l’anxiété, la dépression, le burn-out…
• La pratique de l’acupuncture est inscrite depuis 2009 dans le Code de déontologie des sages-femmes.
• L’acupuncture est certes une science millénaire mais non figée et en constante évolution.
• Il existe une acupuncture « à la française »

L’acupuncture : des champs d’application variés

L’Unesco a accueilli cet hiver la Journée mondiale de l'acupuncture (WADO - World Acupuncture Day Organisation) qui célébrait le 8e anniversaire de l'inscription de l'acupuncture et de la moxibustion au patrimoine mondial de l’humanité. Dans la foulée, à la Cité des sciences et de l’industrie, se tenait le congrès mondial de la Confédération française de médecine traditionnelle chinoise, la CFMTC. L’occasion de faire le point sur les différentes avancées, études, rapports et référentiels qui montrent l’intérêt de l’acupuncture dans le soulagement de la douleur et l’amélioration de la qualité de vie des patients. De nombreuses applications, en particulier dans les domaines oncologiques et gynécologiques, ont été présentées.
Ouverte par le Pr Liu BaoYan, président de la World federation of acupuncture-moxibution societies, cette journée s'était fixée deux objectifs : présenter l’acupuncture au grand public et permettre aux professionnels d’échanger sur leurs pratiques. Le Dr Denis Colin, président du WADO, ancien coordinateur et fondateur de la capacité d’Acupuncture obstétricale et générale de Paris 8 à Bobigny, a accueilli le public en mettant en regard les origines millénaires et les dernières innovations scientifiques de cette discipline.

L’acupuncture n’est pas encore une spécialité médicale

Il existe un paradoxe français car l’acupuncture fait aujourd’hui l’objet d’un diplôme interuniversitaire d’État (DIU) et d’une capacité médicale d’acupuncture. Bien intégrée dans notre système de soins, elle est reconnue, et remboursée, même faiblement, par la sécurité sociale à hauteur de 18 euros la consultation, pourtant, elle ne fait toujours pas pour autant l’objet d’une spécialisation médicale. Une situation anormale pour le Dr Henri Yves Truong Tan Trung, président du collège français d’acupuncture : « On sait aujourd’hui que l’acupuncture n’est pas un “super placebo” : The Journal of Pain a rapporté les résultats de 39 essais randomisés pratiqués sur plus de 20 000 patients, dit-il. Des essais acupuncture vs acupuncture factice ont été pratiqués qui montrent qu’elle permet de réduire la prise de médicaments ». Avant de conclure « Il n’y a pas deux types de médecines, elle doit recevoir la même considération que les autres soins ».

De nombreuses applications en oncologie et dans la gestion du stress

La reconnaissance de l’acupuncture est en marche. Les autorités de santé et les sociétés savantes comme la SIO (Society for integrative oncology) et l’ASCO (American Society of Clinical Oncology) ont revu à la hausse sa note dans leurs référentiels concernant la prise en charge des effets secondaires du traitement des cancers, en complément des traitements traditionnels et plusieurs hôpitaux, comme la consultation des Hospices civils de Lyon, proposent des séances à leurs patients atteints de cancers ou de maladies du sang.

Selon, le Dr Marc Martin, l’acupuncture intervient également dans la gestion du stress. Médecin généraliste-acupuncteur au CHU de Rouen, en collaboration avec les unités de recherche, il est également président de la FAFORMEC (Fédération des acupuncteurs pour leur formation médicale continue) et coordonne les DIU Acupuncture obstétricale et Initiation capacité médicale en acupuncture. Dans sa consultation sur les troubles du sommeil, il utilise l’acupuncture pour traiter anxiété, dépression et Burn out. Parallèlement il étudie le stress auprès des étudiants en médecine peu préparés aux fortes pressions des études supérieures sources d’irritabilité, d’épuisement, voire d’addictions.

Tradition et recherche

Le Dr Martin est revenu sur 30 ans d’évolution de l’acupuncture en France. Il conteste « l’idée d’une science faussement immuable, figée depuis 5 000 ans » et il évoque une « French touch en acupuncture » aujourd’hui étudiée de près par les Chinois eux-mêmes, en particulier dans le domaine obstétrical. « La tradition chinoise prohibait les aiguilles sur certains points interdits » pendant la grossesse, une approche scientifique et la recherche fondamentale ont révélé l’action de l’acupuncture sur les neuromédiateurs. « L’acupuncture permet de resserrer le lien mère-enfant pendant la grossesse, l’accouchement et la période post-partum. À la maternité du CHU de Rouen ou au service de reproduction du CHU de Montpellier, on connait bien ses effets sur l’infertilité, 10 % de succès dans les prises en charge de PMA. Au moment de l’accouchement, une aiguille peut faire apparaître les contractions et le nombre de césariennes est réduit significativement. » Des applications gynécologiques convaincantes qui ont permis d’inscrire en 2009 la pratique de l’acupuncture dans le Code de déontologie des sages-femmes. 

Le mot de la fin revenait au Dr Denis Colin qui a rappelé qu’il n’y a pas si longtemps, en Suède, « la pratique de l’acupuncture était interdite aux médecins qui devaient devenir « non-médecin » pour l’exercer ! » Aujourd’hui 25 % des Européens ont recours à l’acupuncture et la France délivre un diplôme d’État inscrit à la liste des compétences. Des avancées liées à des méthodes de recherches scientifiques rigoureuses et à la bonne application des règles de l’Evidence based medicine.

L’avis des praticiens

En 2018, 1 400 médecins acupuncteurs sont référencés et près de 7 000 praticiens exercent en France. Le co-président de la Confédération française de médecine traditionnelle chinoise, Yves Giarmon, a abordé la contribution des praticiens de la médecine chinoise en France et s’est réjoui de la grande ouverture entre médecins acupuncteurs et praticiens. Pour lui « les praticiens ont besoin d’un support légal. Heureusement un processus de reconnaissance est en cours au niveau parlementaire. » Une reconnaissance facilitée par la qualité des pratiques : « À ce jour aucune plainte de patient n’a été entendue contre un praticien acupuncteur non médecin. Si bien que certaines assurances acceptent le remboursement de leurs actes ! » Message d’avenir, il a conclu en se réjouissant de la récente adoption par le Portugal d’une Licence d’acupuncture.


Se former à l’acupuncture - Interview du Dr Tâm Nhan

Né à Saïgon en 1979, dans une famille de médecins traditionnels sino vietnamiens, le Dr Tâm Nhan est médecin généraliste et acupuncteur à Amiens. Il explique pourquoi, après sa thèse en médecine générale, il a poursuivi sa formation par la capacité d’acupuncture générale et gynéco obstétricale au centre d’enseignement de l’acupuncture de l’Université Paris 8 à Bobigny.

Propos recueillis par Laurent Joyeux.

Pourquoi ce choix d’une double formation ?

J’ai introduit l’acupuncture dans ma pratique médicale car si la médecine occidentale soigne bien les pathologies lésionnelles, la médecine traditionnelle chinoise répond mieux aux pathologies fonctionnelles tout en accompagnant les pathologies organiques. Elle propose une autre grille de lecture rendant les symptômes fonctionnels plus signifiants et explicites. L’acupuncteur intervient en amont de la crise. Devant des symptômes douloureux ou des signes de mal être comme l’insomnie, la fatigue ou le stress, il va rechercher l’origine du déséquilibre. C’est une médecine à l’écoute du corps et des émotions.

Dans quel cadre proposez-vous l’acupuncture à vos patients de médecine générale ?

Je propose l’acupuncture à mes patients pour des symptômes variés allant de la simple crise de tétanie, au stress des examens jusqu'à l’accompagnement des soins en oncologie, ainsi que des pathologies difficiles à prendre en charge comme les fibromyalgies, les neuro algo dystrophies et les acouphènes, pour ne citer qu’elles. L’acupuncture intervient également pour réaliser des fenêtres thérapeutiques pour arrêter l’escalade de la prise médicamenteuse, par exemple dans les céphalées par abus d’antalgiques. Les patients sont adressés par des confrères généralistes ou spécialistes. Il faut comprendre que la maladie provoque un stress oxydatif qui bloque notre capacité endogène d’auto régulation et de régénération. L’acupuncture stimule notre capacité neuro endocrinienne à faire face à la maladie.

Je propose l’acupuncture à mes patients pour des symptômes variés allant de la simple crise de tétanie, au stress des examens jusqu'à l’accompagnement des soins en oncologie, ainsi que des pathologies difficiles à prendre en charge comme les fibromyalgies, les neuro algo dystrophies


Y a-t-il un antagonisme entre la médecine occidentale et l’acupuncture ?

Les deux méthodes sont en totale complémentarité. Aujourd’hui on connaît mieux les réactions produites par la stimulation des aiguilles d’acupuncture. L’acupuncture est un très bon stimulateur des régulations hormonales bloquées par le stress. Par exemple, dans le cas d’une pathologie lourde  comme la dépression, les antidépresseurs vont pallier le manque de sérotonine. L’accompagnement par acupuncture va compléter l’effet en stimulant la capacité endogène de sécrétion de la sérotonine, rendant au corps sa capacité de s’adapter aux agressions physiques et émotionnelles de son environnement. Ainsi la prise d’antidépresseur ne sera pas majorée, voir diminuée jusqu’à autonomisation du patient. L’acupuncture n’apporte pas au corps ce qui lui manque, elle stimule le corps pour le produire. « On ne vous donne pas le poisson, on vous apporte la canne à pêche ! »

Vous avez fait le choix d’être formateur, pourquoi ?

Au cours de ma formation d’acupuncteur (3 ans de capacité complétés par des stages réguliers dans les universités de médecine traditionnelle chinoise de Beijing) j’ai pris conscience que devenir formateur permet de rester dans une dynamique d’apprentissage. D’ailleurs à Paris 8, toute une équipe formée par le Dr Colin  entoure aujourd’hui le Dr Tristan Cuniot, le nouveau coordinateur de Bobigny, pour continuer de transmettre « la flamme ». Enseigner permet aussi de voir évoluer la discipline. En 2005, une douzaine d’étudiants s’inscrivaient en 1re année, ils sont une centaine cette année. Ils ne seront plus que 30 en 3e année car les études sont très difficiles. Il faut apprendre plus de 600 points d’acupuncture et l'enseignement en médecine chinoise bouleverse nos repères de médecins occidentaux. Commence alors une gymnastique intellectuelle pour intégrer d’autres bases de lecture sémiologique qui seront par la suite source de richesse dans l’analyse des symptômes du patient.

Enseigner permet aussi de voir évoluer la discipline.


Comment repérer les charlatans ?

Quelles que soient leurs origines (médecins, ou non médecins) Il faut se méfier des praticiens isolés  qui demandent des tarifs élevés injustifiés, sans aucune traçabilité de leurs actes, qui promettent guérisons rapides en peu de temps et qui puncturent sans faire d’interrogatoire, ni examen clinique, sans palper les pouls chinois, ni même inspection de la langue et de son enduit, enfin qui ne donnent pas au patient un diagnostic syndromique clair. Il faut savoir qu’en plus de lutter contre l’abus médicamenteux l’acupuncture permet, pour certains patients marginalisés, de rétablir un lien avec des soins inscrits dans un parcours reconnu.

L’acupuncture est-elle plus reconnue par la médecine occidentale ?

La reconnaissance passe par la communication d’études scientifiques et l’organisation d’événements scientifiques proposés par la fédération de nombreuses associations d’acupuncteurs à travers le monde. La Journée mondiale de l’acupuncture à la Maison de l’Unesco réalisée par le WADO en novembre dernier en fut un bel exemple. Néanmoins beaucoup de chemin reste à faire car beaucoup de confrères médecins restent réfractaires par manque d’explication, d’échange et d’information, n’ayant pas pris connaissance des résultats  scientifiques parus. Il est indispensable de montrer les aspects scientifiques de la spécialité. Cela exige beaucoup de rigueur.

En conclusion, un message ?

La médecine du XXIe siècle, c’est une médecine qui combine à la fois les progrès techniques et scientifiques de la médecine occidentale tout en y intégrant l’écoute et la finesse d’accompagnement de la médecine traditionnelle chinoise pour rendre aux patients toutes leurs capacités d’adaptation face à la maladie.

couv livre

On peut se procurer le livre de Nicolas Rouig et du Dr Tâm Nhan écrit 
Je retrouve mon énergie
 qui présente les cinq éléments de la pensée chinoise 
dans la Collection Psychoguides PUF

par Laurent Joyeux