COLLANGES / BSIP

La musique et l'art comme stimulants de la mémoire

Les travaux de neuro imagerie montrent les modifications produites  par la musique sur les cerveaux des musiciens et ceux des non-musiciens ainsi que son effet sur les circuits et les zones hippocampiques de la mémoire. Pratiquer la musique, l’écouter, provoque des effets de plasticité. Elle est un marqueur émotionnel. L’écoute des chansons de jeunesse fait ressortir des souvenirs très forts. En stimulant la recherche de détails, elle permet de trouver les mots, d’améliorer la fluidité du langage et de lutter contre l’apathie. Les applications sont nombreuse auprès des enfants autistes, des personnes âgées ou souffrant de la maladie d’Alzheimer. Le Pr Hervé Platel, professeur de neuropsychologie à l’université de Caen et chercheur Inserm U1077, présente ses travaux sur les effets de la musique sur les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer.

propos recueillis par Laurent Joyeux

LaurentJoyeux

Herve PLATELM-Soigner : Quelles sont vos axes de recherche dans ce domaine ?
Pr Hervé Platel : Tout d’abord nous cherchons à comprendre le phénomène chez le patient Alzheimer.
Comment des patients amnésiques, des malades de la mémoire qui oublient au fur et à mesure, n’ont plus de capacité d’encodage ou d’apprentissage, peuvent-ils retenir des mélodies de chants et s’en souvenir plus de quatre mois après les avoir entendues ?
Nous avons mené différents types d’expérience sur les patients pendant plusieurs séances et observé l’effet de la répétition sur le cerveau. La première écoute est aussitôt oubliée, ainsi que celles du lendemain et du surlendemain. Au bout de 5 séances les patients ont « déjà entendu ça ». Leurs réponses traduisent un sentiment de familiarité. Elles basculent d’un sentiment de non-connaissance vers une réponse ferme de connaissance.
Il est impossible de construire de nouvelles traces en mémoire. Seules les mélodies sont retenues, jamais les paroles, ni la date ou le contexte de la dernière écoute. Ces patients ont un calendrier effondré. Pour eux « ancien » et « récent » ont le même statut. Les détériorations chronologiques sont telles qu’ils pensent avoir 15, 20 ans  de moins ou être âgés de 20 ans. Quand on leur demande quand ils ont appris cette chanson, ils répondent « Oh, je la connais depuis toujours ».

L’Afratapem : centre d’enseignement et de recherche en Art-thérapie. 

L'Afratapem est à l’origine du premier D.U d’Art-thérapie créé en 1986 en collaboration avec la Faculté de Médecine de Tours. Elle collabore aujourd’hui avec deux autres facultés de médecine : DU de Lille et Grenoble. Fin septembre, une conférence master class  sur le thème  « Créativité et Art-thérapie : des neurosciences à la pratique clinique » s’est tenue dans l’amphithéâtre de l’Hôpital Clocheville de Tours. Cette conférence était organisée dans le cadre du Centre d’Études Supérieures de l’Art en Médecine (CESAM-Afratapem). Le Pr Hervé Platel, chercheur Inserm et enseignant à l’Afratapem et Fabrice Chardon, directeur d’enseignement Afratapem et facultés de médecine ont mis en lumière l’impact des neurosciences sur l’art-thérapie moderne. De nombreux médecins, chercheurs, responsables d’établissements sanitaires, éducatifs et médico-sociaux, professionnels de santé, art-thérapeutes tous courants confondus étaient présents.


M-S : Quelles questions cette efficacité de la répétition soulève-t’elle ?
Pr H. P.: Elles sont nombreuses ! Que peut faire émerger la musique ? Comment  se fait-il que la capacité à mémoriser ne porte que sur la musique et pas sur les paroles  et que la mémoire musicale ne soit pas superposable à la mémoire du langage ? Par où ça passe dans le cerveau ? Comment ces patients arrivent-ils à mémoriser en mémoire à long terme ? A intégrer une nouvelle trace qui sera maintenue dans le temps, bien au-delà de la mémoire immédiate ?
Nous avons effectué d’autres tests avec une autre discipline artistique, la peinture. Au cours de huit séances étalées sur une période de deux semaines, nous avons présenté un tableau aux patients et nous les avons interrogés. « Ce tableau, l’avez-vous vu ? – Non jamais – Il vous plait ? Qu’y voyez-vous ? »
Comme nous l’avons observé pour les mélodies, au bout de 5 à 6 séances, les patients retiennent le souvenir d'untableau et les réponses changent « Ah, ça me dit quelque chose ! » Une réponse encore plus affirmée à la 8e séance : « Je connais celui-là – Mais vous l’avez vu où ? Et quand ? – Aucune idée ». Si l’effet de répétition produit un effet de plus en plus plaisant sur le patient, en revanche son jugement esthétique reste stable.
Il y a donc, à l’insu des patients,  une trace d’ancrage inconscient dans la mémoire même quand les structures hippocampiques sont complètement endommagées et que l’association temporalité et spatialité ne se fait plus. Quand la mémoire épisodique  a disparu  et que le patient ne peut plus dire quand, où  et avec qui un évènement a eu lieu, il y a toujours une mémoire possible.  Une conclusion qui n’avait jamais pu être démontrée car les études de la littérature scientifique se basaient sur des tests étalés sur 4 séances seulement.


M-S : Peut-on parler d’une thérapie occupationnelle ?
Pr H. P. : Absolument pas. Ces tests sont vécus comme des loisirs par les patients. Ils n’éprouvent aucune lassitude. Le « déjà vécu » est rassurant pour eux car plus ils vous voient, plus ils sont en confiance. Quelques cliniciens ont repéré des phénomènes d’apprentissage dans les structures Alzheimer. Ainsi, les patients ne retiendront pas le nom des soignants mais leur visage. Un peu comme les bébés qui apprennent par effet de répétition. On peut donc utiliser ces capacités de familiarisation pour construire des ateliers car les patients seront de plus en plus à l’aise avec les interactions et les personnes. L’impact positif de ces interventions est encore optimisé par son effet sur l’entourage. Les familles, les aidants et les soignants voient autrement leur parent  ou patient qui chante dans une chorale. La musique révèle que la mémoire n’est pas toute abolie. Cela peut aider à rester en connivence, à donner des clefs, des outils pour la relation. C’est un levier pour la famille et les professionnels qui peuvent sortir du prisme du déficit et observer des capacités insoupçonnées à s’émouvoir, à ressentir.
Il y a tout un travail de formation à mener dans des groupes de professionnels pour montrer qu’on peut penser la prise en charge autrement. La familiarisation et l’apprentissage implicites peuvent améliorer sensiblement les conditions de vie et de soin des patients. Ainsi, pour une étude de neuro-imagerie avec des enregistrements IRM difficiles à pratiquer sur des patients Alzheimer, nous les avons entraînés à vivre cette situation. Les cerveaux d’une vingtaine de patients  en train de regarder des tableaux ou d’écouter des musiques devenues familières ont ainsi pu être enregistrés sans stress. Les premiers résultats de ces travaux seront publiés en fin d’année mais d’ores et déjà c’est un message très positif !

 

En savoir plus

Hervé Platel est le coordinateur et animateur scientifique des cycles de rencontre professionnels « Musique et Cerveau » à Radio-France depuis 2015.

De nombreuses conférences sont en ligne. https://www.franceculture.fr/conferences/maison-de-la-recherche-en-sciences-humaines/lart-pour-soigner-la-memoire
Deux ouvrages du Pr Platel parus aux éditions De Boeck :
- Neuropsychologie et art, théories et applications cliniques

- Le cerveau musicien, neuropsychologie et psychologie cognitive de la perception musicale
Ces ouvrages peuvent éventuellement être rajoutés dans une bibliographie plus générale
- Art-thérapie : Pratiques cliniques, évaluations et recherches, Collectif, direction scientifique : F. Chardon – éd. PUFR
le Pr Platel y présente une leçon inaugurale sur « Arts et cerveau »
- La musicothérapie  – éd. Favre – R. Forestier