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PSYGEN, quand la génétique s’invite dans la prescription des antidépresseurs des militaires

Le 22 janvier, la Fondation des Gueules Cassées a décerné son prix 2026 à une équipe du Service de santé des armées pour PSYGEN, premier essai randomisé français évaluant l’apport de la pharmacogénétique dans la prescription d’antidépresseurs chez les militaires souffrant de troubles dépressifs et de stress post-traumatique. Derrière ce protocole, une ambition claire : réduire l’errance thérapeutique en choisissant, dès la première ordonnance, le bon médicament pour le bon patient.[1][2]

Une réponse à l’errance antidépresseurs

Dans la population générale, seuls environ 37 % des patients présentant un épisode dépressif répondent au premier antidépresseur prescrit, et il faut souvent jusqu’à trois lignes successives pour atteindre 67 % de réponse. Plus de 25 % rapportent des effets indésirables susceptibles de compromettre l’adhésion, et seulement 30 % poursuivent leur traitement au-delà de six mois. En contexte militaire, l’observance est encore plus fragile : plus d’un patient sur deux arrête son antidépresseur avant trois mois.[2][1]

Dans les hôpitaux d’instruction des armées (HIA) Bégin et Percy, près de 57 % des primo-consultants en psychiatrie présentent un diagnostic justifiant potentiellement un antidépresseur, qu’il s’agisse de troubles anxieux, de troubles de l’humeur ou de stress post-traumatique. Parmi les militaires rapatriés d’opérations pour motif psychiatrique, environ un sur deux relève d’un traitement antidépresseur. « Aujourd’hui, la prescription repose encore largement sur une logique d’essais-erreurs, avec des délais d’évaluation de plusieurs semaines à chaque ligne de traitement », rappelle le médecin principal Emeric Saguin, psychiatre à l’HNIA Bégin.[1][2]

Dans ce contexte, chaque changement de molécule prolonge la période de vulnérabilité : persistance des symptômes en cas d’inefficacité, effets indésirables pénalisants, arrêts précoces, avec des conséquences cliniques mais aussi opérationnelles (indisponibilité, inaptitudes temporaires). PSYGEN propose d’insérer un outil pharmacogénétique dans ce parcours, non pour remplacer la clinique, mais pour en renforcer la précision.[2][1]

Quelques chiffres clés

  • 37 % : patients répondant au premier antidépresseur en épisode dépressif caractérisé.[1]
  • 67 % : taux de réponse après jusqu’à trois molécules successives.[1]
    • 25 % : fréquence des effets indésirables pouvant altérer l’adhésion.[1]
  • 30 % : patients poursuivant leur antidépresseur à 6 mois.[1]
    • 50 % : militaires interrompant leur traitement avant 3 mois.[2][1]
  • ≈57 % : primo-consultants militaires en psychiatrie potentiellement éligibles à un antidépresseur.[1]
 


Comment PSYGEN change la première prescription

PSYGEN est un essai contrôlé randomisé, en simple aveugle, mené dans trois hôpitaux militaires (Bégin, Percy, Clermont-Tonnerre) auprès de 97 militaires nécessitant l’instauration d’un antidépresseur pour dépression, troubles anxieux ou trouble de stress post-traumatique. Les patients sont répartis en deux groupes : un bras « pharmacoguidé » où le psychiatre reçoit un rapport pharmacogénétique, et un bras standard où il reçoit un rapport blanc et prescrit selon ses pratiques habituelles.[2][1]

Concrètement, lors de la première consultation, si un antidépresseur est envisagé, une prise de sang est réalisée immédiatement. L’échantillon est analysé dans le laboratoire de génétique de l’HNIA Bégin, qui génotype les enzymes CYP2D6 et CYP2C19 et applique un algorithme décisionnel fondé sur les recommandations internationales (CPIC, DPWG), adapté à la psychiatrie militaire. L’équipe s’est engagée à rendre un avis en moins de 7–8 jours, délai compatible avec la primo-prescription ; dans l’intervalle, un traitement symptomatique peut être proposé.[3][4][2][1]

Le critère principal de l’étude est le retentissement global des effets indésirables à huit semaines, évalué par l’échelle FIBSER, qui mesure non seulement fréquence et intensité, mais aussi le « burden » du patient dans sa vie quotidienne. « En psychiatrie, le médicament n’est jamais une fin en soi, le soin se construit d’abord dans la relation, mais des effets secondaires trop lourds peuvent briser des trajectoires déjà éprouvantes », souligne le Dr Saguin.[2][1]

(c)INT FONDATION GUEULES CASSEES PRIX 2026

Remise du Prix Fondation des Gueules Cassées 2026 aux (de g.à d.) Médecin principal Emeric Saguin, 
Pharmacien en chef Hervé Delacour et Médecin Général Marion Auboin de l'HNIA Begin par le président
et Général Luc Beaussant. © Fondation Gueules Cassées.

Les résultats intermédiaires sont encourageants : à huit semaines, 80 % des patients du groupe pharmacoguidé présentent un retentissement faible ou modéré des effets indésirables, contre 33 % seulement dans le groupe standard (p = 0,0099). Chez les patients dépressifs, la réduction moyenne des symptômes atteint environ 45 % dans le bras guidé, contre 20 % dans le bras standard, suggérant un bénéfice clinique plus rapide et plus marqué, même si cette analyse reste exploratoire sur un effectif restreint.[1]

L’étude, conçue comme longitudinale, doit encore livrer ses résultats complets : impact sur l’adhésion, la qualité de vie, l’évolution clinique à un an, et une analyse médico-économique visant à déterminer si le coût du test (environ 100 € par patient) est compensé par une diminution des consultations répétées, des changements de traitements et des prises en charge lourdes. « La question est de savoir si l’amélioration de la qualité de vie vaut le coût de l’analyse génétique », résume le pharmacien en chef Hervé Delacour, responsable du laboratoire et co-porteur du projet.[2][1]

 

Glossaire pharmacogénétique

  • Pharmacogénétique : étude de l’influence des variations génétiques sur la réponse aux médicaments (efficacité, tolérance, interactions).[4][1]
  • Cytochromes P450 : enzymes hépatiques impliquées dans le métabolisme de nombreux psychotropes, notamment CYP2D6 et CYP2C19 pour les antidépresseurs.[5][1]
  • Métaboliseur normal / lent / rapide / ultrarapide : profils définis par le génotype, déterminant la vitesse de transformation et d’élimination du médicament.[2][1]
  • Algorithme pharmacoguidé : outil d’aide à la décision qui, à partir du profil génétique, recommande ou déconseille certaines molécules ou adapte la posologie.[3][2][1]


La pharmacogénétique, un levier de médecine personnalisée

L’apport de PSYGEN s’inscrit dans un mouvement plus large de médecine personnalisée, où la pharmacogénétique est déjà utilisée pour des anticoagulants, certains anticancéreux ou des traitements en cardiologie. En psychiatrie, plusieurs revues récentes soulignent le rôle des gènes codant les cytochromes dans la variabilité des concentrations plasmatiques d’antidépresseurs et d’antipsychotiques, avec un impact documenté sur la balance efficacité/tolérance.[6][7][4][5]

Les recommandations du CPIC pour les antidépresseurs tricycliques et les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine ou de la noradrénaline proposent déjà des ajustements de dose en fonction des génotypes CYP2D6/CYP2C19, et des études montrent que les tests pharmacogénomiques peuvent réduire les effets indésirables et améliorer les taux de réponse chez des patients dépressifs résistants. En pratique courante, l’enjeu est double : définir les populations cibles (échec thérapeutique, effets secondaires sévères, traitements à marge thérapeutique étroite) et articuler le test avec le parcours de soins, sans le détacher de l’évaluation clinique ni des comédications.[8][9][4][3][2]

L’équipe de Bégin insiste sur cette dimension : le rapport génétique reste un « conseil », le psychiatre demeurant responsable de la prescription et de sa contextualisation, notamment face aux co‑médications qui peuvent inhiber ou induire les cytochromes. Au-delà des antidépresseurs, les chercheurs envisagent déjà d’étendre cette approche aux antalgiques et aux antiépileptiques partageant les mêmes voies de métabolisation, et d’enrichir l’algorithme avec d’autres cibles génétiques.[4][5][2]

Exemples de champs d’application de la pharmacogénétique

  • Douleur : adaptation génétique de certains opioïdes (CYP2D6) pour limiter inefficacité ou surdosage.[5][4]
  • Épilepsie : optimisation des posologies de certains antiépileptiques métabolisés par les P450.[4][5]
  • Cardiologie / oncologie : nombreux tests déjà intégrés pour ajuster doses ou choisir la molécule (ex. thiopurines, fluoropyrimidines).[7][10]
 

 

Une fondation centenaire tournée vers la blessure psychique

Si PSYGEN a pu voir le jour, c’est aussi grâce à un soutien financier massif et continu de la Fondation des Gueules Cassées, qui fête en 2026 les 25 ans de sa création sous forme de fondation dédiée à la recherche médicale. Héritière de l’Union des blessés de la face et de la tête, née après la Première Guerre mondiale pour faire reconnaître ces blessures comme invalidantes, la Fondation revendique une devise restée actuelle : « sourire quand même ».[2][1]

Sans subvention publique, alimentée notamment par sa participation au capital de La Française des Jeux, la Fondation a consacré en 2025 environ 2,8 millions d’euros à 60 projets de mécénat, sans recherche de retour sur investissement autre que le progrès des soins. Pour PSYGEN, elle a financé l’équipement du laboratoire de pharmacogénétique (58 600 €), une bourse de Master puis de thèse (35 000 €), ainsi que les réactifs et l’étude médico-économique finale (48 365 €). « La mission de la Fondation est de soutenir des projets utiles aux blessés et susceptibles de faire progresser la médecine ; PSYGEN répond pleinement à cette exigence par sa rigueur et son ancrage clinique », souligne le général (2S) Luc Beaussant, président de la Fondation.[1][2]

Pour le professeur Olivier Langeron, président du comité scientifique, le choix de primer un projet centré sur la blessure psychique est symbolique : « On s’intéresse beaucoup à la réparation physique, mais aussi psychique ; c’est la partie immergée de l’iceberg, souvent plus vaste que la partie émergée. » Avec PSYGEN, la Fondation contribue à faire entrer la pharmacogénétique au cœur des pratiques, dans un domaine – la santé mentale – où la personnalisation du traitement est encore balbutiante.[2]

En toile de fond, PSYGEN illustre une évolution de la psychiatrie : sortir d’une logique empirique pure pour intégrer, au plus près du terrain, des données biologiques robustes, sans renoncer à la relation thérapeutique. Les résultats définitifs attendus pour 2026 diront si cette promesse de « prescrire autrement » tiendra ses ambitions au‑delà des murs des hôpitaux militaires.[4][1][2]

Source : Conférence de presse Prix de la Fondation des "Gueules Cassées" 2025 - 22 janvier 2026

Références bibliographiques

  1. Dossier de presse Fondation des Gueules Cassées – Remise de prix du 22 janvier 2026
  2. Propos rapportés de la Conférence de presse des gueules cassées du 22 janvier 2026
  3. https://cpicpgx.org/guidelines/guideline-for-tricyclic-antidepressants-and-cyp2d6-and-cyp2c19/
  4. https://www.em-consulte.com/article/1528683/traitements-psychiatriques-et-pharmacogenetique
  5. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0013700622000458
  6. https://medisquare.be/pharmacogenetique-et-individualisation-des-traitements-en-neuropsychiatrie/
  7. https://www.revue-hospitaliere.fr/article/le-passeport-pharmacogenetique-la-medecine-personnalisee-en-pratique/
  8. https://files.cpicpgx.org/data/guideline/publication/serotonin_reuptake_inhibitor_antidepressants/2023/37032427.pdf
  9. https://www.biron.com/evidences-clinique-pgx/
  10. https://www.planetesante.ch/Magazine/Actualites-et-recherche/Recherche-et-nouveaux-traitements/La-medecine-personnalisee-ce-n-est-pas-le-futur-mais-le-present
par MK assistée de l'IA.