Prélèvement d'un échantillon de sang dans le cadre d'une analyse médico-légale.
(c) SPL/PHANIE

La médecine légale loin des clichés des séries policières

Proche des victimes, le médecin légiste remonte à l'origine des faits

Médecin légiste au Centre hospitalier universitaire de Bordeaux, Florence Tovagliaro explique les spécificités de son exercice, loin des clichés des séries policières…

Propos recueillis par Laure Martin.

LaureMartin

 

L'essentiel

  • Formation : DU d’expertise en dommage corporel, Capacité des pratiques médico-judiciaires. Possible dés l'ECN
  • Le médecin légiste a un exercice la plupart du temps hospitalier.
  • Sur personnes vivantes : examen des victimes d’agressions physiques et sexuelles (détermination de l’Incapacité totale de travail (ITT))
  • Le médecin légiste agit en tant qu'expert mais ne soigne pas + rôle préventif (contraception d'urgence, trithérapie)...
  • Sur les personnes décédées : autopsies pour déterminer les causes du décès.
  • Le médecin légiste (ML) agit en tant qu'expert mais ne soigne pas.
  • Le ML collabore avec la justice : 1ers élements, instruments utilisés lors de l’agression, datation des blessures.
  • Les techniques (imagerie...) ont évolué mais le geste est essentiel.
  • Les progrés de la génétique (ADN) vont évoluer la discipline.
  • Les interactions avec d'autres spécialistes (toxicologues, les anatomopathologistes, les foetopathologistes, les radiologues, les infectiologues...) sont nombreuses.

 

photo Florence TOVAGLIARO docx

Pouvez-vous nous expliquer votre parcours ?

J’exerce dans le service de médecine légale du Centre hospitalier universitaire de Bordeaux depuis 2007. J’ai d’abord été médecin urgentiste. Parallèlement à cet exercice, j’ai découvert  l’univers de la médecine légale car je m’intéressais au droit. J’ai pris conscience rapidement que c’était fait pour moi. J’ai donc passé un Diplôme universitaire d’expertise en dommage corporel, puis j’ai suivi la formation de la  capacité des pratiques médico-judiciaires pour me former à la spécialité.
Pendant un moment, j’ai exercé à la fois la médecine d’urgence et la médecine légale. Puis j’ai fait le choix de continuer en médecine légale. A cette époque, la plupart de mes confrères exerçaient cette discipline en deuxième partie de carrière. Aujourd’hui, les étudiants ont la possibilité de choisir cette pratique dès l’Examen classant national (ECN).  

J’ai passé un Diplôme universitaire d’expertise en dommage corporel, puis j’ai suivi la formation de la  capacité des pratiques médico-judiciaires pour me former à la spécialité.


Quelles sont les missions du médecin légiste ?

Le médecin légiste a un exercice la plupart du temps hospitalier. La médecine légale est la « médecine de la violence » car nous prenons en charge toutes les victimes, qu’elles soient vivantes ou décédées. Notre rôle consiste à effectuer des constatations et à les consigner à destination de la justice.
En ce qui concerne les personnes vivantes, nous examinons les victimes d’agressions physiques et sexuelles. Lorsqu’elles portent plaintes, les services de police ou de gendarmerie établissent une réquisition afin qu’elles puissent être orientées vers un service de médecine légale. Le médecin légiste va alors effectuer un examen médico-légal pour déterminer l’Incapacité totale de travail (ITT),  valeur  pénale  utile pour la qualification des faits. Si une victime que nous recevons nécessite des soins, nous l’adressons à nos confrères, nous ne pouvons pas être experts et soignants. Néanmoins, nous avons un rôle de santé publique et de prévention. Dans les cas d’agressions sexuelles par exemple, nous délivrons une contraception d’urgence, orientons vers une trithérapie, nous effectuons des prélèvements biologiques dans le cadre du dépistage des maladies sexuellement transmissibles. Nous travaillons en collaboration étroite avec les services d’urgences mais aussi d’autres services hospitaliers et des correspondants extérieurs médicaux, paramédicaux, associatifs. Si la personne ne porte pas plainte, le service des urgences peut appeler le service de médecine légale et une infirmière peut alors se rendre auprès de la victime pour l’informer et l’orienter. À Bordeaux, nous avons une particularité, puisque nous avons la possibilité, dans certains cas, de recevoir les victimes avant que la réquisition n’ait été établie par les services de police ou de gendarmerie et que la plainte n’ait été déposée, ce qui permet de faciliter le parcours de ces victimes. Concernant les personnes décédées, nous nous déplaçons sur les scènes de crime, nous réalisons les autopsies pour déterminer les causes du décès.

Quelles sont vos rapports avec la justice ?

Nos constatations, c’est-à-dire nos rapports de visites judiciaires pour les personnes vivantes, et nos rapports d’autopsies, complètent les éléments d’enquête et le dossier judiciaire. Le médecin légiste peut être amené à déposer à la Cour d’Assise, il va alors présenter aux personnes présentes, les résultats de ses constatations. Il doit le faire de manière pédagogique et rendre son propos compréhensible par tous. Nous décrivons les blessures, nous devons répondre aux éventuelles questions, nous pouvons être interrogés sur les instruments utilisés lors de l’agression, sur la datation des blessures par exemple.
Lorsqu’on se déplace sur les scènes de crime, en cas de présence du magistrat, nous effectuons les premières constatations et fournissons au magistrat des premiers éléments, avant la réalisation de l’autopsie.  Pendant la durée de l’enquête, le magistrat  peut poser des questions d’ordre médical au médecin légiste. Ce dernier peut également intervenir lors des reconstitutions de crime afin de corréler les dires des mis en causes à ses constatations.  Nous pouvons aussi être amenés à étudier les dossiers médicaux, par exemple lorsqu’une famille met en cause la responsabilité d’un établissement de soins dans le décès d’un proche.

Les techniques mises à votre disposition,  ont-elles évolué ?

Tout à fait, elles ont beaucoup évolué. Mais le geste d’autopsie lui, reste le même, il est essentiel.  Nous bénéficions si besoin de l’apport des techniques d’imagerie notamment le scanner en complément de l’autopsie. Il n’est pas indispensable dans tous les cas que nous rencontrons néanmoins, il est très utile dans le domaine de la balistique, de la traumatologie et est utilisé de plus en plus souvent.  
Autre révolution dans la discipline : les progrès en matière d’identifications ADN. Les prélèvements sur une victime de viol par exemple, peuvent permettre d’identifier un agresseur même des années après les faits. C’est le médecin légiste qui effectue les prélèvements sur le corps, ceux-ci sont ensuite analysés par un laboratoire spécialisé.

Nous reconstituons les derniers instants, et les rendons au défunt, à sa famille et à la justice.

Exercez-vous en pluridisciplinarité ?

Dans le service où j’exerce, les prises en charge sont pluridisciplinaires. La victime rencontre le médecin légiste mais aussi, si besoin, un psychologue, une infirmière, une assistante sociale. La prise en charge est globale.
Nous travaillons également avec les toxicologues, les anatomopathologistes, les foetopathologistes, les radiologues, les infectiologues, les urgentistes, et tous les services qui travaillent en traumatologie par exemple. Nous sommes en interaction avec de nombreuses disciplines. Au sein de l’unité, les aides-soignants sont en salle avec nous lors des autopsies. Ils reçoivent une formation spécifique.

La fonction est-elle prisée ?

Les étudiants sont très demandeurs de venir en stage dans les services de médecine légale. Mais nous avons plus de demandes que de postes. Même si tout ce qui est raconté à la télévision n’est pas la réalité, je pense que cela a contribué à faire connaître le métier, et a entraîné une curiosité de la part des étudiants à venir voir ce qui se passe en médecine légale. Les stages sont aussi un moyen pour eux de savoir s’ils sont faits ou non pour ce métier. Ce n’est pas le cas de tous. Il faut accepter d’être confronté à la violence et à la mort. Il faut être aguerrit, car ce n’est pas facile. Personnellement, ce que je trouve extraordinaire, c’est que nous soyons les écrivains de ce qui s’est passé, nous pouvons remonter l’histoire, nous menons une forme d’investigation pour tenter de comprendre le pourquoi du comment. Nous reconstituons les derniers instants, et les rendons au défunt, à sa famille et à la justice. Nous sommes par ailleurs les témoins des violences subies par les vivants. Nous remontons à l’essence de ce qui s’est passé. Par rapport à la médecine d’urgence où j’ai pris en charge de nombreuses personnes et effectué de nombreux diagnostics, en médecine légale, nous allons plus loin dans les explications. C’est d’une grande richesse sur le plan technique et humain. De plus, l’éventail  des domaines qui sont explorés font appel à nos connaissances, à notre savoir, c’est très riche car nous sommes dans une remise en question permanente. On peut d’ailleurs être amenés à travailler en collaboration avec n’importe quelle autre spécialiste des autres disciplines. Parfois on travaille à deux ou à trois pour mettre en commun les connaissances et apporter des éclairages à la justice.

par Laure Martin