La folie d’un peintre de Louis XIV - Georges Focus à l 'épreuve de la psychiatrie moderne

Le Palais des Beaux-Arts de Paris  accueille jusqu’en janvier 2019, Georges Focus,  membre de l’Académie royale de peinture de Louis XIV et atteint de folie. Interné pendant plusieurs années aux Petites maisons, il a laissé un corpus de dessins, ses Ecritures dessinées,  qui combinent une technique très académique et des textes délirants.  Le professeur de psychiatrie Bernard Granger*, qui anime un séminaire « Créativité et psychopathologie », a participé au catalogue de l’exposition et tente l’exercice périlleux du diagnostic rétrospectif  sur ce patient très particulier.

* Professeur de psychiatrie à l’Université René Descartes, Bernard Granger dirige l’unité de psychiatrie et d’addictologie de l’hôpital Cochin. Il anime le séminaire « Créativité et psychopathologie ».

Propos recueillis par Laurent Joyeux.

 

Pr Bernard Granger
MSoigner : Pr Granger, Georges Focus est-il votre premier patient  "historique" ?

Pr Bernard Granger : Oui, l’école des Beaux-Arts m’a sollicité pour établir ce diagnostic rétrospectif. C’est un exercice ardu. Poser un diagnostic est déjà délicat avec les patients que

nous examinons aujourd’hui, alors pour une personne du XVIIe siècle…. Mon travail s’est fondé  uniquement sur les œuvres de Georges Focus, car il n’existe aucun élément médical le concernant. On sait seulement  que son statut social lui a permis d’être interné aux Petites Maisons*. Cet établissement, fondé au XVIe siècle hébergeait entre 40 et 80 patients. Contre le paiement d’une pension assez élevée, ils bénéficiaient de conditions de vie beaucoup plus confortables  que celles de l’Hôpital général où l’internement était quasi carcéral. Focus ne parle jamais des médecins dans ses textes et nous ignorons totalement la nature des soins qu’il a reçus.

M-S : Que sait-on sur Georges Focus ?

Pr B.G : On connait peu de chose sur la vie de Georges Focus. Ses dates de naissance et de décès ne sont même pas certaines. Quelques repères biographiques sont précieux. Elève de Louis Ferdinand l’aîné, professeur à l’école royale de peinture et d’Israël Sylvestre, dessinateur et graveur du Roi, son  voyage d’initiation à Rome est attesté entre 1666 et 1669. Il a présenté son morceau de réception à l’Académie royale de peinture et de sculpture le 9 février 1675, assisté à sa dernière séance en 1681, et disparu de la liste des membres en 1683. Quelques Écritures dessinées sont datées des années 1693-1695. Le concierge de l’Académie mentionne sa mort « aux Petites maisons » le 26 février 1708 à 67 ans.

M-S : Quels sont ses sujets d'inspiration ?

Pr B.G : Il est possible de regrouper certains des plus de 80 dessins qui nous restent par genres : la peinture d’histoire, la mythologie et l’histoire antique, le paysage, la scène de genre, des épisodes biographiques de Focus lui-même. Focus a réalisé par exemple une série d'illustrations de l'Énéide. Les dessins sont tous du même format, avec un personnage de dieu Fleuve, muni d'une palette de peintre, qui raconte la scène. Avec une luxuriance de détails, chaque composition est accompagnée de phylactères et de commentaires. Les versos sont remplis de textes, écrits postérieurement, dont il est souvent impossible de déchiffrer le sens, mais qui sont autant de « symptômes ». La rupture entre le travail académique et les œuvres du temps de la maladie est franche, mais la technique est toujours présente.

M-S : Comment poser le diagnostic ?

Pr B.G : Il convient de rester prudent. Il ne peut s’agir que d’hypothèses, mais argumentées car les dessins noircis de textes, rougis de textes plutôt car rédigés à l’encre rouge, sont des éléments sémiologiques éloquents. Ici, nous disposons de nombreux feuillets écrits par le « patient ». Cela permet de se familiariser avec son univers mental. Les troubles se manifestent par des propos délirants, incohérents, très difficiles à interpréter. Ils présentent également une dimension religieuse, politique, cosmique. Focus se prend pour le roi, le dauphin ou le pape. On y trouve aussi une dimension agressive, en particulier contre certains confrères. On constate une désinhibition, très apparente dans les quelques dessins érotiques qui ont échappé aux censeurs dépositaires initiaux des dessins de Focus. Le délire, très mal structuré, évoque le délire paranoïde caractéristique du trouble appelé aujourd’hui schizophrénie.

"Avec nos classifications actuelles, il est possible de dire que Georges Focus présente les éléments typiques de la discordance schizophrénique."

Avec nos classifications actuelles, il est possible de dire que Georges Focus présente les éléments typiques de la discordance schizophrénique. Ses troubles sont sans doute survenus à l’approche de la quarantaine avec une effervescence créatrice dans les années 1693-1695, autour de la cinquantaine. Avec prudence, on pourrait donc faire l’hypothèse que Focus a cumulé un trouble schizophrénique et un trouble bipolaire, c’est-à-dire un trouble schizo-affectif. Il a dû rester plusieurs années sans pouvoir travailler après sa sortie de l'Académie. Sa phase de créativité semble brève et les quelques dessins révèlent un état d'excitation, une exaltation ludique, et une profonde discordance.

M-S : Connaît-on d'autres cas de malades du passé ?

Pr B.G : Certainement. Je pense par exemple au peintre anglais Richard Dadd qui a suivi une trajectoire comparable à celle de Focus, bien que ses productions soient moins discordantes. Ce peintre du XIXe avait débuté une carrière classique avant d’assassiner son père au cours d'un épisode délirant. Après son internement, les psychiatres de l'asile l'ont encouragé à peindre. Il a réalisé ses chefs d'œuvre pendant ses 43 années d’internement, dans un style en rupture avec ses premières productions. Aujourd'hui, ils sont dans les musées et ont fait l'objet d'une exposition récente à Londres.

M-S : Peut-on parler d’Art brut à propos de Georges Focus ?

Pr B.G : L'Art brut est produit par des personnes, malades mentaux notamment mais pas uniquement, qui dessinent en dehors de toute formation technique et sans s’inscrire dans une tradition culturelle et artistique. Le cas de Focus ne relève pas de cette catégorie car c’est un artiste professionnel, avec une formation de très haut niveau  et de grandes connaissances techniques, frappé ensuite par la maladie mentale. Son trait reste sûr et délicat. Ses textes en revanche peuvent être rapprochés de ceux que l’on observe parfois dans des œuvres relevant de l’Art brut par leur désorganisation, leur hermétisme, et le besoin de remplir chaque espace de la feuille. Mais cela caractérise les productions des malades mentaux, notamment délirants, plus qu’ils ne sont à rattacher à l’acte créatif.

M-S : Que retiendrez-vous de ce patient du XVIIe siècle ?

Pr B.G : Ces œuvres n'ont évidemment jamais été exposées du temps de Georges Focus. Leur découverte a été un choc autant pour l’amateur d’art que pour le psychiatre. L’exercice d’école consistant à poser un diagnostic rétrospectif ne doit pas nous empêcher d’apprécier l’œuvre de cet artiste hors du commun.

Georges Focus (1644-1708) - La folie d’un peintre de Louis XIV
80 dessins, des estampes et des peintures issus de collections particulières et d’institutions publiques retracent le parcours singulier d’un artiste académique souffrant de troubles mentaux.
Un comité scientifique pluridisciplinaire a permis de transcrire les textes de Focus. Le professeur de psychiatrie Bernard Granger a étudié les symptômes de Georges Focus tandis que Joël Coste, professeur des universités-praticien hospitalier de biostatistique et d’épidémiologie, présente le cadre des soins au XVIIe siècle.
Palais des Beaux-Arts de Paris, Salle Foch, 13, quai Malaquais
Du 12 octobre 2018 au 6 janvier 2019.

par Laurent Joyeux