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Qui osera écorner Jeanne Calment ?

La « grand-mère des Français » serait une imposture. C’est l’hypothèse avancée dans un article récent par Nicolay Zak, un mathématicien russe travaillant sur les modèles mathématiques du vieillissement des populations. Mais qui osera toucher au mythe d’une Française doyenne de l’humanité ?

Si vous avez raté le dernier épisode... La fille unique de Jeanne Calment, Yvonne Calment, est officiellement décédée d’une pneumonie en janvier 1934. L’hypothèse est que la mère, et non la fille, serait décédée à cette époque. Elle aurait été enterrée sous le nom de sa fille, et la fille, plus jeune de 24 ans, aurait pris la place de la mère. Telle est l’hypothèse apparemment rocambolesque proposée par Zak. A l’appui, il présente un ensemble d’éléments de preuve troublant. Les experts qui ont validé le record défendent leur travail assez mollement. Les journaux présentent des arlésiens indignés par une ingérence russe dans leurs personnalités locales. Complot russe pour déstabiliser un pilier du moral des Français, ou bien première étape d’un rétablissement de la vérité ?

Les éléments de preuves

En conclusion de son article, Nicolay Zak liste les 17 éléments de preuve qu’il a rassemblées en faveur de son hypothèse. On trouve des arguments de trois types.

Viennent d’abord les arguments biogérontologiques. La biogérontologie est l’étude biologique du vieillissement, et se distingue donc de la gérontologie, étude des pathologies du vieillissement, et de la gériatrie, médecine du sujet âgé. Les biogérontologues définissent par convention les supercentenaires comme les individus ayant atteint au moins l’âge de 110 ans. Or, selon Zak, Jeanne Calment serait une supercentenaire exceptionnelle à plus d’un égard. D’abord, la probabilité qu’un supercentenaire de 114 ans, l’âge auquel les biogérontologues ont commencé à s’intéresser à Jeanne Calment, atteigne 122 ans, âge officiel de son décès, serait de 0,005. En outre, l’apparence physique de Jeanne Calment, au moins entre ses 100 et ses 117 ans, était celle d’une personne plus jeune de 20 à 30 ans. A l’examen clinique, elle ne présentait aucun signe de fragilité (au sens gériatrique), ce qui est généralement le cas chez les supercentenaires. Notamment, elle se tenait assise droite sans appui et ne présentait aucun signe de démence. Enfin, son hérédité ne semble favorable que pour une partie de ses ancêtres, et non la totalité.
Viennent ensuite les arguments biographiques. La première question qui vient à l’esprit est de savoir comment la fille Yvonne aurait pu se faire passer pour la mère Jeanne dans une commune comme Arles dans les années 1930. Zak avance l’hypothèse que ni la mère, ni la fille ne menaient une vie sociale très développée. Dans sa biographie, la centenaire répète avec fierté qu’elle n’aimait pas les visites mondaines et passait son temps à chasser dans les bois. La mère et la fille auraient utilisé le même surnom de « Jean ». Yvonne vivait dans une propriété familiale relativement isolée. Malgré la différence d’âge de 24 ans, les visages de la fille et de la mère se ressemblaient beaucoup, et l’une et l’autre se seraient le plus souvent habillées de la même manière. Après le décès de 1934, la survivante, officiellement, Jeanne, a partagé un appartement avec son gendre jusqu’à la mort de celui-ci en 1963. Après son installation à la maison de retraite, Jeanne Calment a ordonné la destruction de la quasi-totalité de ses archives familiales. Enfin, dans ses témoignages, Jeanne Calment présente plusieurs incohérences qui laissent penser que c’est Yvonne qui parle : de sa nourrice, des personnes célèbres qu’elle aurait rencontrées, etc. Elle a notamment plusieurs dit « ma grand-mère » au lieu de « ma mère », « mon père » au lieu de « mon mari » et « mon mari » au lieu de « mon gendre ».
Viennent enfin les arguments administratifs. Une carte d’identité au nom de Jeanne Calment dans les années 1930 indique des yeux noirs et une taille de 152 cm, alors que la supercentenaire avait les yeux bleu clair et mesurait 150 cm. Sachant qu’une femme perd en moyenne 8 à 10 cm entre ses 60 et ses 90 ans, il apparaît hautement improbable que la description physique corresponde. Le dernier argument est que le paiement d’un impôt sur la succession en 1934 (au taux de 35%), alors que la famille venait de s’en acquitter au décès du père de Jeanne Calment en 1931, aurait probablement obligé la famille Calment à revendre ses biens et l’aurait ruinée.

Que vaut cette hypothèse ?

Pour commencer par les arguments biogérontologiques, ils ont une force et une faiblesse paradoxales. Que la doyenne de l’humanité, devançant tous les autres records homologués d’au moins 3 ans, ait en plus paru exceptionnellement jeune alors qu’elle était déjà devenue supercentenaire, cela semble plausible à première vue. Il y a toutefois deux points à considérer. D’abord, il ne s’agit pas de comparer Jeanne Calment à la classe des sujets très âgés, parmi lesquels elle serait forcément exceptionnelle, comme tous les supercentenaires. Il s’agit de la comparer aux supercentenaires eux-mêmes, parmi lesquels elle est exceptionnelle, ce qui est plus improbable. On ne saurait nier ni que c’est possible, ni que c’est très surprenant. En outre, si surprenant que cela puisse paraître, on ne dispose d’aucun moyen biologique de donner un âge précis à un sujet dont la biographie suggère qu’il serait très âgé. Tous les moyens dont nous disposons reposent sur des statistiques et ne peuvent donner que des probabilités. Ce qui paraît étonnant, c’est qu’une femme disposant d’une génétique exceptionnelle ne présente aucun des signes de vieillissement que présentent presque tous les autres supercentenaires. Elle n’aurait souffert ni de démence, ni de sarcopénie, ni d’ostéoporose : ce sont des processus biologiquement distincts à première vue, et on peut souffrir de l’un, de deux et même des trois et atteindre l’âge d’un supercentenaire. Vieillir, en effet, ce n’est pas un processus biologique unique contre lequel un patrimoine génétique univoque protégerait plus longtemps. C’est un processus pluriel, contre lequel chacun dispose d’une protection à géométrie variable. Improbable, donc. Mais pas impossible. Les éléments biographiques seraient-ils donc plus fiables que les éléments biologiques ?

C’est sur ce plan que l’argumentaire de Zak est le plus romanesque, mais aussi, le plus persuasif. Les éléments qu’il rapporte excellent à faire d’une histoire peu plausible une histoire troublante. Nul doute cependant que l’enquête des démographes qui a précédé l’homologation du record avait été soigneuse. Cela ne remettrait en cause ni leur probité, ni leur compétence, que cette enquête se conclue sur une erreur. Basée sur les éléments dont ils ont pu disposer, elle nécessitait, comme toute enquête, des interprétations. Ce que Zak propose est une autre interprétation des faits disponibles. Elle n’est ni impartiale, ni solide comme le roc : elle est cependant plausible.
    Reste l’argument administratif. Si l’on met à part le motif de l’évasion fiscale, l’argument le plus fort serait la carte d’identité. On pourrait admettre que, pour une raison biologique obscure liée à son exceptionnelle longévité, Jeanne n’aurait pas perdu en taille aussi tôt que la majorité des femmes. Mais il reste le problème de la couleur des yeux. On peut admettre l’hypothèse d’une erreur. Mais on peut aussi s’interroger sur la date exacte de la carte d’identité : sur la photo fournie par le chercheur, est mentionné le 11 janvier 193- : le dernier chiffre dépasse du cadre. Si l’on admet l’hypothèse de l’usurpation d’identité, il faut que cette carte d’identité soit antérieure au 19 janvier 1934. Si elle était postérieure, soit elle aurait faite après par Yvonne se faisant passer pour sa mère, et il n’y aurait aucune incohérence de couleur des yeux, soit elle a bien été faite par Jeanne, et il faut admettre qu’il y a eu une erreur dans la couleur des yeux.  

Faut-il exhumer les corps ?

L’âge réel de Jeanne Calment à sa mort n’est pas une question de famille, c’est devenu une question internationale d’un grand intérêt pour la biogérontologie. Même si les faits ne sont pas établis sur des cas individuels, celui de Jeanne Calment est fréquemment cité comme absolument exceptionnel à tous égards. En outre, on peut entendre çà et là de pernicieux arguments tendant à jeter le discrédit sur l’article – il a été « écrit par un russe » (on sait le crédit qu’on peut apporter à une enquête russe, est-il sous-entendu), il a été « écrit par un inconnu », « n’a pas été publié dans une revue de référence », etc. Ces arguments ne valent pas mieux que la théorie du complot qu’ils accusent implicitement le chercheur d’avoir construite.

S’il existe un moyen biologique d’établir la vérité en exhumant les corps, il n’y a aucune raison administrative ou morale valable de s’y opposer : l’enquête est suffisamment sérieuse pour y inviter. Ce n’est pas une démonstration implacable. Mais à la lumière de ce qu’on y lit, la probabilité d’une biologie exceptionnelle de cette femme, qu’on pourrait admettre, quoique déjà faible, sur la foi d’une enquête administrative solide, devient difficile à tenir – l’hypothèse d’une fraude devenant au contraire bien plus probable. Enquêter, c’est manipuler des probabilités conditionnelles, un exercice redoutable pour l’esprit humain.

Juste une dernière chose – comme disait l’inspecteur Colombo. Ce serait une bonne idée de vérifier la date exacte du document produit dans l’article, qui n’est pas un passeport, semble-t-il, contrairement à ce qu’avance le chercheur russe, mais plutôt une carte d’identité établie sur présentation d’un passeport. S’il est postérieur à 1934, la thèse de Zak perd beaucoup en plausibilité. Ce serait une bonne idée de vérifier ce point avant d’ouvrir le caveau familial.

 

par Maël Lemoine