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L’état de stress post-traumatique questionné par les sciences sociales

Ce serait une insulte aux rescapés d’attentat, que de nier les troubles et les souffrances qu’ils peuvent endurer. Pourtant, il y a loin entre reconnaître cette souffrance et lui donner le statut de pathologie. C’est cette discussion qui revient constamment en sciences sociales quand il s’agit de discuter des entités nosologiques comme l’état de stress post-traumatique.

par Maël Lemoine, philosophe des Sciences médicales.

MaelLemoine

En 1972, le roman First Blood de David Morrell met en scène John Rambo, vétéran d’une section d’élite traumatisé par son expérience de guerre au Viet Nam et dans l’impossibilité de se réadapter à la vie civile. Dans un morceau d’anthologie, l’excellente adaptation cinématographique de 1982 expose ce qui arrive au prisonnier lorsque l’équipe du shérif cherche à le raser : submergé par les souvenirs d’une scène de torture qu’il a vécu au Viet Nam, l’ancien soldat perd le contact avec la réalité, neutralise l’équipe du shérif et s’échappe. Ce passage est devenu la représentation emblématique de l’état de stress post-traumatique, entité nosologique introduite en psychiatrie deux ans plus tôt, en 1980, dans la troisième version du Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles mentaux. Ce n’est pourtant pas une maladie des seuls traumatisés de guerre. Victimes d’attentat, victimes de viol, rescapés et même témoins d’accidents de la circulation, d’incendies ou de catastrophes naturelles, seraient eux aussi susceptibles de présenter ce trouble assez bien caractérisé par l’envahissement par des souvenirs de l’événement, la dissociation, la perturbation du sommeil, les réactions émotionnelles et physiologiques intenses lorsque l’événement traumatique est rappelé, et des distorsions cognitives majeures permanentes, dans les intervalles où l’épisode n’est pas particulièrement rappelé.
Pourtant, dans le sillage des nombreuses critiques de la psychiatrisation des misères de la vie quotidienne, l’état de stress post-traumatique a été mis en cause : s’agit-il d’une véritable maladie ? Son extension hors des cas sévères est potentiellement infinie. Certains parlent parfois de la naissance comme un générateur majeur d’état de stress post-traumatique. Dans un essai magistral devenu un classique, The Harmony of Illusions (1995), l’ethnologue Allan Young prend une ligne argumentative différente : il montre comment ce trouble est historiquement et institutionnellement construit et ne saurait exister sans que ces conditions soient réunies.

Découvrir l’état de stress post-traumatique

Quelque chose empêchait l’Européen du XVIIIe siècle de concevoir l’état de stress post-traumatique. Ce n’était pas que manquaient les événements difficiles – guerres, violences, maladies, incendies, naufrages, faisaient partie du quotidien. Ce n’était pas l’incapacité à observer que ces événements difficiles continuaient de hanter ceux qui y avaient échappé longtemps après qu’ils les avaient subis. La littérature, en particulier le théâtre, mettait déjà souvent en scène la torture du souvenir. Ce qui manquait, c’était l’idée paradoxale qu’on puisse se souvenir sans en avoir conscience. En d’autres termes, le souvenir est un acte de l’imagination. Cet acte peut être incontrôlé, et c’est bien là une condition essentielle de la souffrance que le souvenir inflige. Mais ce que le XVIIIe siècle s’apprête à découvrir avec les pratiques de la messmérisation, c’est le XIXe siècle qui le formule : la mémoire s’étend bien au-delà de la conscience, elle vit dans les automatismes du corps, et même, des observations fondamentales, popularisées par Charcot et Freud, montrent que le souvenir agit même sans que celui qui le porte en ait conscience. Les actes involontaires du corps, certains choix, certains évitements, trahissent l’activité du souvenir par le sens symbolique indéniable qu’ils portent.

La mémoire s’étend bien au-delà de la conscience, elle vit dans les automatismes du corps, et [...] le souvenir agit même sans que celui qui le porte en ait conscience


C’est la découverte de ce sens inconscient du souvenir qui a rendu possible la découverte de ce que l’on commence alors à appeler, en un sens désormais psychologique, le traumatisme. En regardant la scène du film, observez si le corps de Rambo y est pour quelque chose dans la perte de contact avec la réalité, ou si ce sont seulement ces souvenirs conscients involontaires, qui mènent la scène.
Pour découvrir l’état de stress post-traumatique, ou du moins le concevoir, il fallait faire d’abord la différence entre deux types de mémoire, l’une, classique, constructrice de l’identité, capricieuse parfois parce qu’elle rappelle ou dissimule contre la volonté du sujet, l’autre, non classique et pour ainsi dire parasite, qui peut paraître étrangère au sujet et, de ce fait, bien plus envahissante que la première. Telle est la première thèse d’Allan Young.

Un phénomène intemporel ou un fait historique ?

Qu’on découvre l’état de stress post-traumatique à partir du XIXe siècle, qu’on l’explore à l’occasion de la Première Guerre mondiale, de la Seconde, de la Guerre de Corée ou de celle du Viet Nam, cela n’empêche pas que ce trouble si particulier ait pu exister avant. C’est même l’hypothèse qui nous vient spontanément à l’esprit. Gilgamesh n’est-il pas déjà en état de stress post-traumatique à la mort de son ami Enkidu, Achille à la mort de Patrocle, et d’autres encore ?
La deuxième thèse d’Allan Young, c’est précisément de nier cette intemporalité du trouble. Ce trouble est apparu dans l’histoire. Un certain nombre de représentations, de récits, mais aussi de pratiques et de techniques, d’intérêts, d’institutions et d’arguments moraux l’ont rendu possible à partir d’une certaine époque. Tout cela « colle » ensemble un certain nombre de phénomènes mentaux et physiologiques préexistant mais qui n’étaient pas associés ou expérimentés ensemble, et qui deviennent, désormais, un syndrome.

Il ne s’agit pas de nier l’existence réelle de l’état de stress post-traumatique, mais simplement, de refuser de n’y voir qu’un phénomène naturel non influencé par des facteurs culturels et sociaux.


Cette thèse est forte et mérite un examen plus approfondi. On pourrait dire qu’écouter un opéra met l’amateur dans un certain état physiologique et mental assez caractéristique. Cet état n’est pas le même que celui que pouvaient vivre les Grecs qui assistaient à une tragédie ou écoutaient l’aède chanter les malheurs d’Ulysse. La musique et les instruments ne sont pas les mêmes, la culture n’est pas la même, les émotions élaborées ne sont pas les mêmes. La physiologie et la psychologie de base, bien sûr, sont les mêmes (si l’on admet de que telles choses ont jamais existé dans l’humanité). L’état de stress post-traumatique suppose, pour apparaître, qu’on mette ensemble une certaine représentation de la valeur humaine, une représentation de ce que le corps est capable de faire sans la conscience, une représentation de ce en quoi consiste un souvenir, une représentation de la gravité des événements – la mort, le viol, la torture, etc. Sans tout cela, il est impossible de vivre un état de stress post-traumatique : telle est, donc, cette seconde thèse de Young.
Il ne s’agit pas de nier l’existence réelle de l’état de stress post-traumatique, mais simplement, de refuser de n’y voir qu’un phénomène naturel non influencé par des facteurs culturels et sociaux.

Une « maladie du temps »

Une question majeure qui ressurgit périodiquement depuis que l’état de stress post-traumatique a été décrit, est la distorsion du rapport au temps vécu que ce trouble constitue, ou plutôt qui constitue ce trouble. Nombre de troubles mentaux, pour ne pas dire tous, conduisent le sujet à interroger son propre passé sur ce qui lui arrive, à y trouver des explications, à y revenir sans cesse pour les remettre en question et, surtout, trouver finalement une réponse et un remède à ses tourments. Dans ces troubles mentaux, la direction du temps est : du présent vers le passé. Les troubles mentaux invitent à la réminiscence active, et cette réminiscence provoque des phénomènes d’obsession d’événements passés qui ressemblent de près à ce que l’on appelle état de stress post-traumatique.
L’hypothèse centrale de la spécificité de l’état de stress post-traumatique serait que la relation temporelle entre le passé et le présent est ici inversée. La différence, en effet, est que ce sont les événements du passé et, surtout, la réaction du sujet à ce moment, qui ont généré l’état dans lequel il se trouve. Dans des formes particulièrement « pures » de l’état de stress post-traumatique, il est impossible de dire que le sujet est obsédé par son passé à cause du trouble présent, puisqu’il a, purement et simplement, oublié ce passé qui, manifestement, revient et se rejoue dans des attitudes, actions, etc., dont il n’est même pas conscient, ou auxquelles il n’accède que partiellement, ou bien qu’il voudrait simplement mettre de côté sans y parvenir.
Cette distinction, claire en principe, est assez ténue dans la pratique. Puisque le premier critère de l’état de stress post-traumatique est que le sujet ait vécu cet événement générateur, il convient que le thérapeute s’en assure. Comment peut-il enquêter sans inciter son patient à chercher cet événement en fouillant dans son passé ? Pour qui connaît la plasticité de nos souvenirs et la facilité avec laquelle on peut suggérer qu’un événement imaginaire a eu lieu dans le passé, même à son corps défendant, un danger majeur de l’état de stress post-traumatique apparaît en pleine évidence ici, celui d’une création artificielle par manipulation, même honnête et bienveillante.
Critère central de ce trouble mental, la distorsion du temps est en même temps un critère flou et difficile à mettre en œuvre, en dehors de cas documentés indépendamment de la plainte du patient, cas en définitive plus rares que les cas de consultation spontanée.

Les professionnels de l’ESPT

C’est devenu désormais une institution : des psychologues spécialisés dans la prise en charge de l’état de stress post-traumatique sont dépêchés sur les lieux d’un drame presque aussitôt qu’il s’est produit. Cela n’est rendu possible que parce que ces professionnels sont payés pour le faire, et comme ce ne sont pas les victimes qui les ont demandés, ce sont les autorités publiques qui ont mis en place cette politique de « soutien » et de proposition d’aide.
La motivation n’est pas difficile à comprendre : il est insupportable que ceux qui sont forcément responsables, en partie, d’un événement tragique faute d’avoir inspecté ce pont, surveillé ce suspect, réglementé la circulation, etc., ne fassent rien quand il survient. Ils interviennent donc par procuration d’un professionnel.
Ces professionnels se trouvent la position délicate de mieux savoir que le sujet ce qui lui arrive, et parfois aussi, lorsqu’il a oublié jusqu’aux événements déclencheurs, de lui affirmer qu’ils sont bien survenus bien qu’il l’ait oublié, et même, qu’il ne cesse de s’en rappeler par son comportement et ses souffrances, bien qu’il n’arrive pas à se les remémorer par la voie classique du souvenir conscient. Il est difficile, pour un sujet, d’admettre que ce qui le constitue intimement lui échappe ; qu’il est, pour une partie essentielle, un mécanisme de réminiscence à son corps défendant ; que même lorsqu’il ne souffre pas des flash-back de Rambo, son anxiété, son hypervigilance, ne viennent pas des dangers objectifs du monde, mais plutôt, de son hypersensibilité aux dangers ordinaires. Après tout, tout ce que voulait le shériff, dans Rambo, c’est que ce « clochard », comme il l’appelle, passe son chemin.

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