
#22 Crise nationale, fin de la parenthèse
Les quelques mois qui suivirent le début de la crise argentine furent riches en rebondissements.
Tandis que certains banquiers ruinés se jetèrent par la fenêtre, d’autres rapatrièrent leurs capitaux à l’étranger. Si bien qu’ils échappèrent à la faillite individuelle mais contribuèrent à celle de leur pays.
Paradoxalement, les milongas regorgeaient de monde et les projets culturels se multipliaient dans les quartiers : pièces de théâtre, projection de films sur les places publiques. L’art, loin d’être superflu, était devenu le médium incontournable de la survie intellectuelle, culturelle et identitaire du pays. Le peuple avait faim. Il fallait chercher à remplir l’estomac mais plus encore, en ces temps de disette, à nourrir les rêves, l’espoir d’un pays qui se relèverait un jour.
De mon côté, pour changer mes dollars en pesos, j’allais rencontrer les « arbolitos » plantés aux coins des rues et murmurant à mon passage « dollars, dollars… ».
Une fois la transaction effectuée à l’écart des regards, j’allais faire mes courses dans les quelques magasins qui n’avaient pas encore été pillés par le peuple affamé.
Les semaines passèrent sur fond de crise économique, de manifestations dans la rue, d’insécurité sociale et d’instabilité politique. Je me rendais de moins en moins souvent à l’hôpital, ayant du mal à trouver ma place dans ce climat de désorganisation. Je décidai de déménager dans un appartement en colocation pour avoir ma propre chambre et me me consacrer davantage au projet qui m’avait amenée jusque là : dessiner une BD sur la médecine, le rapport au corps et l’utilisation de l’art dans les hôpitaux en Argentine.
Tous les matins je dessinais quelques heures. Le reste du temps, j’allais m’imprégner de l’énergie débordante qui émanait d’un vent de révolte régnant dans la ville.
Je rejoignais Ricardo et sa famille aux manifestations populaires. Ils m’éclairaient sur la politique nationale et internationale. En fin d’après-midi, je rejoignais Martina à l’Estudio Dinzel où j’apprenais à enseigner le tango. Et le soir, nous allions nous entraîner dans les milongas de la ville, oubliant un instant les soubresauts du pays.
Les semaines s’écoulèrent ainsi. Puis vint le temps pour moi de rentrer en France et de reprendre mes études de médecine. Profondément transformée par ce voyage, je savais que désormais, je n’envisagerais plus la médecine avec le même regard.
Sommaire
Billet #01 - Les quatre naissances d’Honorine Cosa
Billet #02 - La 1ère année de médecine : l’anatomie
Billet #03 - La 1ère année de médecine : dans l’amphithéâtre
Billet #05 - Mon premier patient
Billet #06 - La déformation professionnelle
Billet #07 - L’externat ou mon premier stage hospitalier
Billet #08 - Séjour prématuré en maison de retraite
Billet #09 - L’externat ou la vie nocturne
Billet #10 - La Suède ou une société idéale
Billet #11 - Convalescence sur les flots
Billet #13 - Étudier la médecine en Suède
Billet #14 - À la recherche du système d’enseignement idéal
Billet #15 - La pharmacienne et les mots magiques
Billet #16 - La peur et ses remèdes
Billet #17 - Vrai faux départ pour l’Argentine
Billet #18 - L’Argentine ou la rencontre entre l’art et la médecine
- par Honorine Cosa