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[Transhumanisme - Portrait #2] Aubrey De Grey : éradiquer le veillissement

Figure emblématique du transhumanisme, Aubrey De Grey propose un programme radical d’ingénierie biologique pour éradiquer le vieillissement, cause majeure de mortalité dans l’espèce humaine.

Par Maël Lemoine.

MaelLemoine

[Transhumanisme - Portrait #1] David Sinclair

Tracez de petits cercles sur un plan. Reliez-les par des lignes de même taille. Quel est le nombre minimum de couleurs dont vous ayez besoin pour qu’aucune paire de cercles reliés par une ligne ne soient de la même couleur, quand le nombre de cercles est infini ?

C’est sur ce problème mathématique dont la solution n’avait pas avancé depuis 60 ans que, l’an dernier, une percée majeure a eu lieu : le nombre minimal de couleurs n’est pas de quatre, mais de cinq. L’auteur de la démonstration n’est pas un mathématicien. Aubrey de Grey est un biologiste autodidacte, informaticien à Oxford dans les années 1990, et ancien champion d’Othello. Il est surtout connu pour ses prises de position radicales en faveur de l’immortalisme. En réalité, il ne s’agit pas simplement de prises de position. Il s’agit de tout un programme de recherche et d’ingénierie du vivant, baptisé SENS (pour « Strategy for Engineered Negligible Senescence »). Un projet de transformation radicale de la biologie humaine dont l’objectif est de nous rendre potentiellement immortels.

De Grey, un personnage à la fois marginal et reconnu de la recherche sur le vieillissement, a eu son heure de gloire voici presque 15 ans. Un débat acharné a alors eu lieu autour du caractère de son programme : est-ce une affirmation scientifique, de dire que l’immortalité humaine peut être atteinte ? Depuis cette époque, De Grey est entré dans le paysage et suscite moins de polémiques et moins d’intérêt. Ceux qui auraient voulu ne plus prendre ses propos au sérieux en sont pour leurs frais : les ressources intellectuelles du personnage, du moins, ne peuvent pas être balayées d’un revers de manche. Peut-être le problème du vieillissement est-il plus difficile qu’un problème mathématique. Ou peut-être pas.

Les 7 causes du vieillissement humain

De Grey a donné la première formulation du programme SENS en 2002, l’a détaillé dans son livre de 2007 Ending Aging, et en donne une formulation actualisée sur le site web de sa fondation. Ce programme comprend d’abord une théorie listant les 7 causes du vieillissement humain selon De Grey : la perte cellulaire (ou atrophie tissulaire), l’apparition de cellules cancéreuses, les mutations mitochondriales, la résistance cellulaire à l’apoptose, la rigidification de la matrice extra-cellulaire, l’accumulation d’agrégats extra-cellulaires, l’accumulation d’agrégat intra-cellulaires.

Sur un plan historique, cette liste de causes a été pionnière. C’est la première fois en effet que, dans le champ de la biogérontologie – l’étude biologique du vieillissement et de ses causes – on présentait une théorie multicausale et non simplement unicausale du vieillissement. La tendance était en effet encore, au tournant des années 2000, à considérer que la cause principale du vieillissement organique était le stress oxydatif auxquelles sont constamment soumises nos cellules du fait de l’activité respiratoire des mitochondries, principale source de radicaux libres dans l’organisme. On découvrait tout juste d’autres mécanismes, qu’on cherchait à justifier souvent en en faisant des conséquences plus lointaines du stress oxydatif.

De nos jours, cette position est désormais consensuelle. En 2013, un article paraît sur les principales caractéristiques du vieillissement, article très cité depuis. Cet article en liste 9, et non 7 : instabilité génomique, raccourcissement des télomères, altérations épigénétiques, perte de la protéostasie, dérégulation de la détection de nutriments, dysfonctionnement mitochondrial, sénescence cellulaire, épuisement des cellules souches, altération de la communication intercellulaire. Il s’agit essentiellement d’une manière différente de classer les phénomènes, selon De Grey. En réalité, la comparaison des deux listes montre également quelques faiblesses dans la classification de De Grey. La plus étrange est le fait de lister le cancer parmi les causes du vieillissement – alors qu’il s’agit plutôt d’un problème associé au vieillissement et probablement causé par lui. Mais il est également étonnant que De Grey ne mentionne pas les phénomènes génétiques et épigénétiques qui accompagnent le vieillissement.

Le cancer, en effet, n’est pas une cause du vieillissement. Mais c’est une cause de mortalité majeure sur laquelle il faut agir pour que la lutte contre le vieillissement ne soit pas vaine

Un programme d’ingénierie, pas une théorie scientifique

Ces distorsions tiennent probablement au tour d’esprit résolument pragmatique de cet étrange personnage. Son but n’est pas de comprendre le vieillissement, mais d’y remédier. Les causes du vieillissement ne sont donc classées en fonction d’un critère théorique – quelles sont les causes originaires et quelles sont les causes dérivées – mais en fonction d’un critère pratique : quelles sont les causes sur lesquelles il convient d’agir spécifiquement pour arrêter le vieillissement.

Le cancer, en effet, n’est pas une cause du vieillissement. Mais c’est une cause de mortalité majeure sur laquelle il faut agir pour que la lutte contre le vieillissement ne soit pas vaine. Les mutations génétiques et les altérations de l’épigénome sont des phénomènes inévitables du vieillissement, mais la maîtrise du renouvellement cellulaire mettrait fin aux conséquences de ces phénomènes.

« Maîtrise du renouvellement cellulaire » : quelles sont donc, à la fin, les solutions que propose De Grey ? Il s’agit de programmes qui se caractérisent d’abord par leur radicalité et l’incertitude extrême des conséquences qu’ils entraîneraient s’ils étaient effectivement expérimentés. Thérapie cellulaire et ingénierie tissulaire – culture d’organe, notamment – ne sont pas si extrêmes. Mais il est universellement considéré comme extrêmement risqué de reprogrammer in vivo certaines cellules différenciées pour les reconduire à l’état de cellules souches pluripotentes induites.

Plus spectaculaire encore, De Grey propose d’essayer de supprimer le mécanisme des télomérases, ces enzymes qui rallongent les télomères, pour empêcher les cancers de proliférer. Cette action radicale serait conduite sur l’ensemble de l’organisme, et non seulement localement – là où des tumeurs se développent. Pour compenser les effets majeurs sur le vieillissement tissulaire, il faudrait selon De Grey injecter des cellules souches dans l’organisme environ tous les dix ans. Techniquement, on voit difficilement comment ce serait faisable, et notamment, si cela impliquerait autant d’interventions qu’il y a de tissus dans l’organisme, ou encore, comment un organisme qui n’a plus de cellules souches fonctionnerait au quotidien – notamment les tissus au renouvellement cellulaire rapide, comme les intestins.

Les autres programmes spécifiques de SENS sont, dans l’ensemble, moins spectaculaires, quoique tout aussi problématiques : expression allotropique, par l’ADN nucléaire, des 13 protéines vraiment nécessaires à l’activité des mitochondries ; ablation des cellules sénescentes qui résistent à l’apoptose ; dissolution chimique du « crosslinking » qui fait progressivement de la matrice extra-cellulaire une jungle infranchissable et une structure plus rigide ; immunothérapies pour réduire les accumulations d’agrégats extra-cellulaires, enzymes qui joueraient le même sens pour les agrégats intra-cellulaires.

De Grey estimait vers 2007 qu’il faudrait environ 15 ans pour commencer à réverser le vieillissement. Il est temps de se dépêcher pour remplir le programme. Mais surtout, si des progrès pouvaient être faits dans le sens d’un ralentissement du vieillissement, ce qui n’est pas exclu, c’est loin d’être grâce au développement de l’un des programmes décrits dans SENS.

Le programme SENS est-il de la pseudoscience ?

Craig Venter, le généticien très connu qui inspira à Spielberg le millionnaire à l’origine de Jurassic Parc, résumait l’état des débats sur De Grey en 2005 : personne n’a démontré que le programme de De Grey ne mérite pas d’être discuté. Mais les défenseurs de SENS ne l’ont pas non plus rendu convaincant pour autant.

Une raison majeure fait du programme SENS une entité difficile à identifier dans le monde scientifique : ce n’est pas une théorie, réfutable par des faits, mais un programme d’ingénierie, dont on peut seulement parier sur les chances de succès. Peu de biologistes parieraient sur ce programme dans son intégralité, tant certains programmes paraissent fantaisistes. Mais il suffit à ce programme d’ensemble de mettre à jour les différents programmes particuliers qui le composent, pour échapper à la caducité.

La question est complexe. Se demande-t-on s’il est possible de transférer 13 gènes de l’ADN mitochondrial à l’ADN nucléaire dans toutes les cellules d’un organisme ? Se demande-t-on quelles seraient les effets secondaires d’une inhibition de l’activité des télomérases sur l’intégralité de l’organisme ? Se demande-t-on si ces actions radicales produiraient effectivement les effets escomptés ? Ou bien se demande-t-on si la liste d’actions de De Grey couvriraient bien les effets de tous les mécanismes du vieillissement ?

Telles sont les questions de détail auxquelles il est crucial de pouvoir répondre, pour répondre enfin à la seule question qui nous importe vraiment : est-il possible de rendre un individu humain biologiquement immortel ? Il serait naïf de croire répondre à cette question directement. Et l’émergence de figures exceptionnelles comme De Grey dans le champ des « gérosciences », mais aussi de figures moins hautes en couleurs, mais beaucoup plus nombreuses et beaucoup moins « visionnaires », nous oblige à poser la question.

par Maël Lemoine