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La parole redonnée à la santé mentale

La Fondation de France et l’Institut Montaigne ont organisé un tour de France d’ateliers dédiés à la santé mentale afin de revenir avec des propositions et des objectifs pour faire évoluer la santé mentale en France.

Par Carole Ivaldi.

Carole Ivaldi

Un an pour construire des propositions

Alors que 12 millions de Français souffrent de maladies mentales, peu de solutions constructives leur sont aujourd’hui proposées pour les accompagner vers un rétablissement. Ils sont trop souvent stigmatisés, les maladies psychiatriques restant taboues dans notre société. En témoigne la feuille de route sur la santé mentale et la psychiatrie, présentée par l'ex ministre de la Santé , Agnès Buzyn, le 28 Juin 2018, intitulée : « Pour changer le regard sur la santé mentale et sur les personnes atteintes de troubles psychiques ».

Pour faire avancer les choses, pendant plus d’un an, huit ateliers participatifs ont été organisés dans sept régions(1) de France, réunissant plus de mille participants. Parmi eux, 25% étaient des personnes atteintes de troubles psychiques et leurs proches, 35% des professionnels de santé et du médico-social, 25% des associations, et le reste des représentants d’institutions et des élus. Les débats et les discussions se sont concentrés sur les adolescents et les adultes principalement. Deux grands objectifs en sont ressortis, avec pour chacun, des propositions et des actions concrètes.

Premier objectif : faire de la santé mentale une responsabilité collective

Lutter contre la stigmatisation

Pour Jean-Philippe Cavroy, directeur d’un Clubhouse à Paris, « si le premier regard stigmatisant est celui que l’on porte sur soi, le manque de connaissances sur les troubles psychiques entraîne une stigmatisation des personnes concernées et de leur famille. »

Lors des différents ateliers, plusieurs dispositifs venant lutter contre la stigmatisation ont été évoqués : les semaines d’information de santé mentale, le Psychodon(2), les camions Psy Truck(3), le programme Papageno(4), le site d’information Psycom(5).

« En France, lorsqu’on parle de santé mentale, on pense avant tout à la psychiatrie et aux troubles psychiques, c’est-à-dire aux soins, ce qui est une confusion », déclare Aude Caria, directrice de Psycom. Tout comme le décrit l’OMS, la psychiatrie n’est qu’un sous-ensemble de la santé mentale. Les déterminants de la santé mentale de chacun sont surtout environnementaux et sociaux, ils ne peuvent dépendre que du soin. « Intégrer la santé mentale dès le plus jeune âge dans tous les cursus pour déconstruire les stéréotypes constitue l’une des clés pour la rendre populaire. Il faudrait parvenir à considérer la santé mentale au même titre que la santé physique. », conclut-elle.

Lucie Caubel, fondatrice de Hello Handicap, s’interroge à ce propos : pourquoi n’aurait-on pas des cours sur la santé mentale ? Pourquoi parle-t-on uniquement de l’importance de manger cinq fruits et légumes par jour, et non de santé psychique, alors que plus d’un adolescent sur dix est en souffrance psychique ? « Dans les pays anglo-saxons, on en parle dès l’école primaire ! » remarque-t-elle.  « Il faut parvenir à introduire la pédagogie à un niveau sociétal ».

La déstigmatisation passera également par la sensibilisation des journalistes à adopter un traitement moins stigmatisant de la santé mentale dans les médias. Marie-Christine Lipani, maître de conférence à l’Institut de journalisme de Bordeaux dispense plusieurs cours traitant spécifiquement de cette problématique. « Nous devons parvenir à une médiatisation plus responsable. Pour ce faire, les étudiants en journalisme rencontrent des psychiatres et des internes, ce qui leur permet de changer de regard sur les personnes handicapées psychiques. »

Former et professionnaliser les acteurs de première ligne

Nombreux sont les soignants de première ligne qui ne sont pas correctement formés aux troubles psychiques : médecins généralistes, enseignants, policiers, pompiers etc. Or repérer les signes le plus tôt possible, poser un diagnostic précoce, et bien orienter le patient seront déterminants pour un suivi satisfaisant. On estime que la durée entre la première crise et le diagnostic est de sept ans en moyenne. Ce retard au diagnostic pénalise sévèrement les personnes handicapées psychiques (PHP) et leur entourage car les troubles psychiques se sont nettement aggravés au cours des années. Certains dispositifs comme les centres experts, les maisons des adolescents, les espaces santé jeunes permettent un repérage précoce des troubles psychiques.

La Formation aux Premiers Secours en Santé Mentale (PSSM) proposée par Santé Mentale France est aussi un moyen de savoir mieux réagir vis-à-vis des personnes touchées par des problèmes de santé mentale.

Second objectif : favoriser le rétablissement en transformant les pratiques de soin et d’accompagnement

Vers le rétablissement grâce à l’empowerment et l’entraide

La prise en charge des PHP est encore trop hospitalo-centrée. L’articulation entre l’hôpital et la société est bien souvent défaillante, engendrant des parcours de vie chaotiques.  Pour Agnès-Marie Egyptienne, directrice de la Fondation Action recherche handicap et santé mentale à Lyon, « même les soignants travaillant en psychiatrie sont insuffisamment formés à l’objectif majeur du rétablissement, qui devrait pourtant être au cœur du parcours de soin du patient. Pour favoriser le rétablissement, il faut redonner la parole à la PHP. Cela passe par l’empowerment, qui consiste à développer la capacité  d’autonomisation de la PHP afin qu’elle reprenne le contrôle de sa propre vie. L’empowerment est aussi la reconnaissance du savoir qu’ont acquis les PHP et leurs proches de leur maladie. La paire-aidance se développe et s’organise depuis quelques années. Elle constitue une aide précieuse pour lutter contre la suprématie du soin et le regard paternaliste des soignants en psychiatrie. « Il faut accepter la prise de risques impliquée par la diminution des doses de médicaments et la recherche d’un appartement thérapeutique, afin de cheminer vers le rétablissement, » explique Bernard Pachoud, Pr de psychopathologie à l’université Paris Diderot. Les associations d’usagers ou d’ancien usagers en psychiatrie ainsi que les Groupes d’entraide mutuelle (GEM) jouent également un rôle clé dans le soutien des PHP et de leur entourage.

Favoriser l’accès aux droits, notamment dans les domaines de l’emploi et du logement

Le suivi au niveau des soins devrait toujours être pensé conjointement avec l’accès aux droits au logement et à l’emploi, afin qu’un véritable projet de vie soit construit avec le patient. Or, de nombreuses contraintes et ruptures dans le parcours de vie de la PHP proviennent de nos institutions.

« Lorsque les patients sortent de l’hôpital, ils ne savent pas où aller. C’est à la société de travailler avec les soignants pour décloisonner le suivi du patient, car notre travail est aussi d’éviter que les PHP reviennent  à l’hôpital », dénonce le Dr Lina Torres, psychiatre au centre hospitalier Edouard Toulouse, à Marseille. « Il faudrait que les démarches viennent de la société, or aujourd’hui, nous nous heurtons encore à des refus d’ouverture de structures accueillant des PHP dans certains quartiers ».

Le problème est aussi politique : « la production de l’habitat n’est pas du tout aidée », s’indigne Marianne Auffret, maire adjointe chargée de la santé, dans le 14ème arrondissement de Paris. « Le développement de l’habitat inclusif, prévu dans la loi Élan(6) ne peut se faire, car on nous supprime les financements. Dans le 14ème, parmi les 7 500 demandeurs de logements, une personne sur cinq est une PHP. »

Mathieu Lafréchoux, responsable du SAMSAH 46(7) témoigne que leur SAMSAH est saturé en permanence : « 130 personnes sont sur liste d’attente. Certains attendent jusqu’à huit ans pour avoir une place ! La PHP doit surmonter la triple peine : il existe des droits liés au statut de PHP, mais comme il n’y a pas de structures en aval, la PHP est en errance. » Plus l’accompagnement est enclenché tôt avec la Maison De l’Autonomie (MDA), meilleures seront les chances de la PHP de réussir à percevoir ses droits. L’accompagnement de proximité passe par un médiateur de parcours qui fait le lien entre le côté soins et l’insertion sociale. La coordination entre les acteurs du soin et du social est la condition sine qua non à un parcours de vie non haché visant le rétablissement de la PHP.

(1)Les ateliers ont été organisés dans les villes sont les suivantes : Marseille, Lyon, Lille, Nantes, Colmar, Nancy, Bordeaux, Paris.
(2)Cette association sensibilise et informe le grand public sur les maladies psychiques. https://psychodon.org/
(3)Sont les camions des psys qui sillonent les villes pour sensibiliser la population aux problèmes de santé mentale.
(4)Ce programme vise à mieux former les journalistes aux questions de santé mentale afin de changer le traitement médiatique de ces problématiques. https://papageno-suicide.com/ecole/
(5)http://www.psycom.org/
(6)http://www.gazette-sante-social.fr/54881/les-modalites-du-deploiement-du-dispositif-dhabitat-inclusif
(7)SAMSAH est un service d'accompagnement médico-social pour adultes handicapés, ici dans le Lot. 

par Carole Ivaldi