(c) Géraldine Alibeu

#02 La 1ère année de médecine : l'anatomie

Mes premières heures sur les bancs de la fac ont été une révélation. Je découvrais avec entrain la physiologie, la biologie cellulaire, la biochimie, l’histologie, l’anatomo-pathologie, la biophysique, la chimie, l’anatomie. Autant de pays exotiques venus s’installer dans l’enceinte de l’Université. Autant de contrées inexplorées issues de l’infiniment petit, s’offrant à moi : j’étais passionnée.

Plus les disciplines me paraissaient hermétiques, plus elles exerçaient sur moi un pouvoir d’attraction. Chacune d’elle avait sa propre langue, composée de mots incompréhensibles tant pour le commun des mortels que pour les jeunes étudiants que nous étions. Pourtant, j’en aimais la sonorité. J’appréciais la résistance qu’ils opposaient à mon entendement. J’étais à la fois conquise et à la conquête de cette planète si singulière, et je rêvais d’en percer un jour les mystères.

L’anatomie y tenait une place particulière. Elle était partout et à tout instant. J’observais mes os et ceux des passants, de mon entourage, de tout être alentour.

 

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J’observais les masses musculaires en action. Chaque individu qui passait par là était un prétexte à énumérer ses muscles, ses os, ses articulations et à analyser ses mouvements. J’observais les corps mobiles et tentais d’en décrypter la mécanique, comme autant d’énigmes à résoudre.

 

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L’anatomie, omniprésente et indifférente à la notion d’espace-temps, me laissait peu de répit : je lui appartenais. Prisonnière de ses lois, obnubilée par sa substance, je m’amusais régulièrement à en observer les contours.

Chaque matin, les étudiants les plus motivés attendaient devant la porte de l’amphithéâtre. Dès que l’appariteur ouvrait la porte, c’était la cohue. Un troupeau d’étudiants courait dans l’obscurité pour réserver des places au premier rang. Jusqu’au jour où l’un d’entre eux s’est cassé la jambe. Dès lors, on a eu droit à la lumière dans l’amphithéâtre, c’était une amélioration considérable des conditions d’apprentissage. Moi, j’étais indifférente. Je traçais ma route seule et il y aurait toujours une petite place, ici ou là, qui ferait bien l’affaire. J’avais renoncé aux prépas au profit de cours du soir d’aquarelle et de cessions de course à pied et piscine.
À la fin de la journée, marchant vers le bus pour rentrer chez moi, je tombais de temps à autre sur des plaques de médecins. « Ancien de clinique de l’hôpital Trucmuche », « Ancien assistant des hôpitaux de Tintinville ». Jusque-là étrangère au monde médical, je levais la tête et cherchais à deviner quel était l’appartement de l’immeuble qui détenait tant de secrets. Dans l’intimité des corps, les confidences du monde entier. S’agissait-il de celui à la lumière tamisée ? Ou bien cet autre, laissant s’échapper de son antre, une lumière diaphane ?


Le cœur plein d’espoir, je finissais souvent mes journées en me demandant si moi aussi, un jour, je pénètrerais cette antre mystérieux et en partagerais les secrets de l’humanité.

par Marina Kolesnikoff